Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 30 — Love in drak-car
Michel Audiard — Les Tontons flingueurs
Quand on mettra les cons sur orbite, t'as pas fini de tourner.
Driiiing ! Pfff ! Déjà 5h ! Il faut absolument que je me lève. Je me réveille avec cette chanson dans ma tête…
— J'attends qu'elle se réveille et qu'elle se lève enfin, Je souffle sur les braises pour qu'elles prennent…
On dit que l'amour rend aveugle. Je ne sais pas, sans lunettes, je suis miro. Je me cogne partout. Autour du lit, c'est Beyrouth : j'escalade ses chaussures et ses vêtements en boule infroissables.
— Je vais à la fenêtre, et le ciel ce matin, n'est ni rose ni honnête, pour la peine…
J'aimerais bien me doucher, mais je n'ai pas le droit d'utiliser la douche, ni les toilettes, pour économiser l'eau.
— Est-ce que tout va si mal ? Est-ce que rien ne va bien ?
Je rêve d'un bon café.
— Elle prend son café, en riant, elle me regarde à peine…
Impossible de m'asseoir, y'a des ordinateurs partout sur la banquette. Je sors le prendre dehors.
— J'abandonne sur une chaise, le journal du matin. Les nouvelles sont mauvaises, d'où qu'elles viennent…
Big Dog veut sortir, il bondit, m'embarque avec sa laisse. Je me foule un doigt. Le café brûlant se renverse sur mon poignet.
Moi — Aïe ! Ça fait mal ! P*** Je ne peux même pas hurler, pour ne pas réveiller les campeurs ! Je n'en peux plus ! Big Dog me regarde d'un air compatissant…
— Cette fois je ne lui annoncerai pas, la dernière hécatombe… Elle m'a dit qu'elle voulait, enfin si je le permets, déjeuner en paix…
Hier soir, comme tous les soirs, les campeurs ont fait leur karaoké, le haut-parleur a chanté faux jusqu'à 2h du matin.
— Je garderai pour moi ce que m'inspire le monde…
À 3h du mat, enfin, plus de bruit, et lui ? Il ronfle !
— Me feras-tu un bébé pour Noël ?
Mais pourquoi ai-je loué mon appart ? Je suis coincée ici, alors que j'habite à 3 km ! Je me sens froissée, sale, j'ai envie de fuir… Heureusement, Stephan Eicher me réconforte avec sa voix douce qui tourne en boucle dans ma tête…
— Elle me dit, qu'elle voulait, enfin, si je le permets, déjeuner en paix…
Mais à quoi ça sert d'avoir un drak-car tout équipé, si on n'a pas droit au minimum de confort nécessaire ? C'est pire que d'être dans une cellule de prison ! Tout ça parce que le Viking ne se lave pas, pisse debout derrière son drak-car, et réserve SON trône pour SES grosses commissions personnelles !… Égoïste !
— Plus rien ne la surprend, sur la nature humaine, L'homme est animal, me dit-elle.
Elles m'emmerdent, tes contraintes !… Pardon ! J'ai la colère vulgaire ! Mais avec 2h de sommeil, j'ai une humeur de chien ! … Calme-toi… respire… tiens bon… ça ne changera rien que tu t'énerves… patiente, ça ne va pas durer éternellement…
— En paix, en paix.
Je n'en peux plus de faire ma petite promenade carcérale de 300 m, tous les matins, pour aller aux toilettes la vessie pleine, chargée comme une mule pour prendre ma douche. J'ai beau vérifier avant, avec 2h de sommeil, j'oublie toujours un truc : brosse à dents, papier toilette, savon, culotte, mais surtout… ma tête. Si on accélère le film, on dirait Benny Hill avec la musique !
Du coup, je dois me retaper le tour de la cour de prison en sens inverse, et faire des allers-retours, alors qu'il y a une douche dans le drak-car !
Personne n'est du matin au camping. Et autant dire que je ne suis pas d'humeur à slalomer entre les tentes sur la pointe des pieds, pour ne pas réveiller tous ceux qui m'ont empêchée de dormir hier soir ! Tout ça pour retrouver mes affaires entassées dans des sacs plastique et me faire affectueusement traiter de “clumsy stupid French woman” par le gardien de prison !
… Allez ! Arrête de râler !… Je n'ai pas assez dormi pour avoir de l'humour. Au réveil, je l'ai cherché partout, je ne l'ai pas retrouvé. Allez ! Il faut voir le bon côté des choses ! Dès le matin je fais mon quota réglementaire de pas journaliers, à ce rythme, vu le nombre d'allers-retours que je fais, je suis en pleine progression, je bats mon record, tous les jours !
Mais faut pas pousser mémé yogi dans les orties ! Je pourrais tuer à mains nues le ministre des contraintes de mes deux, avec ses lois et ses décrets à la con ! C'est grave ! Mais qu'est-ce que je suis venue faire dans cette galère ? Mon Dieu stp, je donnerais “TOUT” pour retrouver ma liberté et le silence de mon appart !
— En paix, en paix…
Ça y est ! Tout de suite les grands mots ! Respire ! Fais gaffe à ce que tu demandes, tu sais bien que Dieu entend tout, et avec ta mauvaise humeur, tu vas te retrouver dépouillée de TOUT, direct !
Dieu — Tu ne crois pas si bien dire !
Moi — Pourquoi je l'ai loué, déjà ?… Je ne sais plus… mais quelle erreur ! Je jure que je ne le referai plus !
20 minutes plus tard…
Je mets enfin la clé dans la portière pour partir travailler.
DRRRRIIINNG Maman.
Maman a un don, elle m'appelle systématiquement quand je dois partir, juste pour me rappeler mon agenda.
Maman — Bonjour ma chérie, tu travailles à quelle heure ?
Moi — 8h.
Maman — Et tu pars à quelle heure ?
Moi — (6h45) 7h.
Maman — Ta sœur m'a dit qu'il y a des bouchons le matin, tu devrais passer par ce chemin… etc.… et tu finis à quelle heure ? Et tu rentres à quelle heure ? Ah, à cette heure-là il va y avoir du monde sur la route, tu devrais passer par… etc.…
Papa — Sois prudente ! Et tu nous appelles dès que tu arrives. Il raccroche.
Maintenant, je suis en retard, je mets la clé dans le démarreur…
DRRRRIIINNG Maman me rappelle.
Maman — Ma chérie, j'ai oublié de te dire, après-demain on est invités. Et au fait, à quelle heure tu travailles, déjà ?
Moi — 8h, mais je pars à 7h, comme je viens de te le dire.
Maman — Mais il est 7h10 ! Tu es en retard !
Moi — Nooooon, tu crois ? Ben ça alors, c'est une première ! Je me demande bien pourquoi ?!
Le soir après le travail…
Je rentre du boulot, après 1h30 d'embouteillage sous 40°.
— Le monde entier est un cactus…
La mer est juste en face, à 50 mètres, j'ai besoin d'aller me baigner tout de suite pour me rafraîchir. Mais mon grand Viking pense que je le délaisse, alors on doit tout faire ensemble.
— Dans sa tête il y a des cactus…
Lui — Je viens de me baigner, je n'ai pas envie d'y retourner.
Moi — Pas de problème, je vais vite me prendre un bain et je reviens tout de suite.
Lui — Oh non, tu viens d'arriver, je veux venir avec toi !
Moi — Ok, on peut aller marcher, je suis en surchauffe, il faut vraiment que je m'aère et me rafraîchisse.
Et voilà qu'il commence les négociations comme un enfant de 3 ans…
Lui — Et combien de temps on part ?
— Dans son temps, il y a des cactus !
Moi — Je sais pas… J'ai juste besoin de décompresser, pas de programmer. La mer est juste en face, on verra sur place… Je me baigne et on reste au soleil, pour profiter de la soirée…
Lui — Oh non, on ne peut pas laisser Big Dog dans le camping-car plus d'1h.
— Il est impossible de s'as-soi-a-a-a-arre !
Moi — Ça va aller, c'est un gardien, on peut le laisser dehors et remplir ses gamelles.
Lui — Oh non le pauvre !
Moi — Alors on l'emmène avec nous. Hein Big Dog ? Tu penses qu'il est d'accord ! Big Dog est déjà parti devant, la queue en l'air, l'essuie-glace, balaie de joie son arrière-train…
Lui — Mais on ne va pas partir longtemps ? C'est ma maison, j'ai tout dedans.
— Dans son drak-car, il y a des cactus…
Je pense — À quoi ça sert d'avoir un drak-car bien garé dans un camping sécurisé, si on ne peut pas partir juste 1 heure ?!
Lui — Et jusqu'où on marche ? J'ai mal aux hanches, je ne peux pas marcher longtemps !…
— Dans ses hanches, il y a des cactus !
Moi — Pas loin… la mer est juste à 50 m !
Lui — J'ai une meilleure idée, on fait juste le tour du quartier (4 maisons et demie) et on revient boire une bière ?!
— Aïe aïe aïe !… Ouille !… Aïe !
Moi (pour avoir la paix) — Yes, my love !
Mais je pense — Au secours ! Ta liberté, c'est ma prison ! Tu m'étouffes ! Tu réduis mon périmètre de survie de plus en plus ! J'ai l'impression de faire une promenade carcérale avec le gardien avant de revenir dans ma cellule.
— Fais pas ci, fais pas ça, viens ici, mets-toi là, ou sinon, gare à toi… À dada, prout prout cadet, à cheval, sur mon bidet…
Au secours !!!
Je voudrais juste rester dehors jusqu'à ce que la nuit tombe pour me calmer ! Aller nager dans la mer, faire des bulles, pour refroidir mon cerveau fumant, me reposer sur le sable bercée par les vagues qui s'échouent, respirer calmement et surtout… EN SILENCE !… Le paradis !…
Mais je ne dis rien, je souris… et je prends sur moi ! Comme d'hab.
…
1 jour après…
J'ai ma copine au téléphone qui en rajoute encore une couche.
Ma copine — Ah, lui au moins, il t'a sortie de ta zone de confort. Tu en avais drôlement besoin !
— Oui je sais, mais c'que je n'veux pas, c'est qu'on se moque de moi ! Oh ! Eh ! Hein ! Bon !
Je pense — F*** you ! Toi et ta zone de confort ! Surtout toi, tu es bien placée pour parler tiens ! Tu descends d'1 étage pour ouvrir ton surf shop, depuis 20 ans, et tu as peur de prendre le train, alors t'es pas crédible !… Mais je me garde bien de dire ce que je pense, et je réponds juste…
Moi — Bof ! Si on veut, tu dis ça parce que tu rêves de ton camping-car vintage des 70's.
Elle — Oui ! 1 BMW bleu turquoise ! Style surfeur.
Moi — C'est beau de rêver… Anyway, désolée de te décevoir, mais là tout de suite, je suis loin de vivre ton surf trip. Et je te mets au défi de supporter ne serait-ce qu'1 seconde mon manque de sommeil, sa crasse, ses monologues et ses montagnes russes. À ma place, tu ne tiendrais pas 1 seul jour de plus, tu serais du pop-corn dans une friteuse.
Il faut dire que depuis la montagne, j'ai au moins 7 mois de retard de sommeil à rattraper, avec sa guerre d'usure et son siège de 3 h 33 tous les jours, au travail on me demande de réaliser l'impossible, et le soir, les karaokés nocturnes m'empêchent de me reposer. Alors excuse-moi d'avoir la flemme, mais à ce stade, là tout de suite, tout ce à quoi j'aspire, moi, c'est justement de la retrouver, ma zone de confort, et de dormir ! Parce que comme dit Pennac : “quand la vie ne tient qu'à un fil, c'est fou le prix du fil”
— De toutes les matières, c'est la ouate qu'elle préfère ! Paresseuse, par essence, elle est paresseuse…
(Je pense.) Heureusement, je ne suis pas méchante ! Je ne dis rien, pour ne pas perdre 1 amie, mais je n'en pense pas moins… je ne suis pas d'humeur pour tes leçons de morale ! Je vois rouge. La fumée sort par mes oreilles. Arrête d'agiter ton drapeau ou je te fonce dedans comme un bulldozer !
… Respire… souffle…
— Elle prend son bain parfumé, elle se pomponne les doigts de pieds, Elle se réveille à midi pour déjeuner dans son lit…
Je crois qu'il faut vraiment que je dorme, sinon je vais tuer quelqu'un, ou mon cœur va lâcher.
— Allongée de tout son long dans une flaque de bourbon…
Dimanche c'est Show ! Le Hamac et les Colibris - Coraline Goldman
Le journaliste — Tu te retrouves souvent dans ce genre de situations ?
L'auteure — Oui, quand j'ai la pression, j'ai tendance à prendre trop sur moi, et à en faire trop. Je me suradapte aux exigences des autres pour garder mon poste, et plaire au Viking, alors qu'ils ne respectent absolument pas mes besoins ! L'amour rend aveugle, mais heureusement, ça, c'était avant.
Le journaliste — Pas facile de poser ses limites ?
L'auteure — Non, mais c'est indispensable. Parce qu'à force de vouloir garder les gens et les jobs incompatibles, je me perds moi-même. Tout est une question de timing, comme dit ma mère.
Le journaliste — Le timing, ça change quoi ?
L'auteure — Le bon timing, ça change tout ! Partir TOUT DE SUITE me protège, préserve mon équilibre, et renforce ma confiance en moi. Décider de ce qui est bon pour moi, sans l'approbation des autres, c'est vital ! Et surtout le faire ! C'est “the big lesson”. Si on ne respecte pas mes limites, je ne fais plus de compromis. Bye ! Depuis qu'ils m'ont vidé mon chargeur, ma santé passe avant tout. À mon compte. Personne ne me donne d'ordre absurde, j'adore créer !
Le Viking — Tu parles ! 6 mois assise à écrire ton bouquin, sans sortir de chez toi, très équilibré pour ta santé !
L'auteure — Et toi, dis-moi, comment va ton projet pour les victimes de monstres marins ? Tu as concrétisé ta bonne conscience ? Tu leur as donné du boulot et leur dignité pour leur faire retaper tes bateaux de collection, ou tu continues à t'amuser tout seul, dans tes 300 m², juste pour ton plaisir personnel égoïste ?
Le Viking — C'est un coup bas !
L'auteure — À vérité, vérité et demie, applique tes leçons de morale toi-même ! T'es pas crédible ! Je comprends que t'aies besoin de ça pour extraire les bombes de ta tête. Mais ne viens pas me chauffer, ok ? Tu es un peu fou et complètement mégalo, mais j'avoue que tu es vraiment doué pour rénover ces vieux rafiots et leur redonner une seconde vie !
Le Viking — Merci. J'ai 4 voiliers maintenant, dont 2 en chantier.
Moi — Ben, peut-être que si le film marche, tu pourras réaliser ton rêve ? Si tu veux, je peux proposer à tes Vikings de faire un atelier d'écriture créative, ça leur permettra de se défouler, ça pourrait leur faire du bien !
Le Viking — S'il y a de bonnes bières ! Tu rêves, avec leurs explosions dans la tête, ce ne sont pas le genre de folichons à écrire des histoires drôles ! Pas sûr qu'ils aient le sens de la plume…
L'auteure — C'est vrai que donner des ordres aux autres, ça empêche de réfléchir et d'écouter, par contre, si j'en crois mon expérience, leurs femmes, elles, pourraient bien s'amuser ! Tu serais surpris si ça éveillait des vocations !