Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 29 — Le Viking débarque chez les végans
Été. Nouveau job.
Après plus de 20 ans à mon compte, et 6 mois de recherches, j'ai trouvé ce job de salariée. C'est une première ! Salariée, ça remonte à mes 7 premières années de travail ! Plein été, fraîchement en poste. J'ai survécu au siège hivernal du Viking de 3 h 33 chaque jour. Je manque déjà d'heures de sommeil. Mais j'y suis ! Je ne dois rien montrer de mon état de fatigue… Je reste concentrée et opérationnelle.
Nouveau boulot, nouveaux patrons, nouvelles têtes. Ambiance santé ! Mes collègues, un groupe de sportifs végans, respirent la spiruline et la randonnée à jeun. Invitée au pot de départ de celle que je remplace, mon cher Viking débarque chez les végans, au domicile du patron, au beau milieu des représentants officiels de la santé.
Il arrive la clope au bec, une bière dans chaque main, pleines de cambouis, fume son paquet dans la soirée, boit bière sur bière. Son chien d'un mètre poursuit le chihuahua du patron. Les végans sont tétanisés. Le Viking, hilare. Moi, écarlate. Je disparais dans une fougère. Tout le monde m'aime ! Je fais déjà l'unanimité ! Ambiance.
Bien sûr ! Il m'en veut parce que je bosse trop ! Je n'ose pas dire non à mon patron, du coup je ne le vois pas assez. Alors, il s'en mêle pour protester ! Il me refait le coup de la montagne bis ! Moralité : même quand je fuis le froid, le blizzard me retrouve…
Mon travail ne ressemble pas à ce que j'espérais. En haut de la pyramide : la Présidente. Dictatrice mégalo, passée de 10 ans à la retraite. Accrochée à son pouvoir, comme une moule à son rocher. Sous couvert de bien commun, c'est tout pour ses intérêts.
Je la surnomme “Ça”, car ça se sert du “nous collectif” pour sa voiture de fonction et tout le package. Grisée de pouvoir, elle ordonne, on exécute. Retour en monarchie absolue. Zéro pitié. Zéro remise en question. Aux grands principes, les grands moyens. 1 qui commande, 12 qui turnover.
Mission de rêve : remplacer ma collègue partie en courant. Elle a monté un dossier kafkaïen pour obtenir l'autorisation de créer un projet réunissant jeunes, entreprises de santé et universités.
Et moi je dois le faire pendant les 2 mois d'été, quand tout le monde bronze et que je ne peux joindre personne. Je me casse les dents pour réaliser ses ordres absurdes, sans moyen, sans infos, sans budget clair, sans jeunes, sans entreprise, sans université, sans aucune instance joignable. Avec un logiciel qui plante dès que je clique. Même le directeur a pris ses congés. C'est mission impossible. Je prie pour un miracle.
Le téléphone sonne sur 4 lignes à la fois, avec chacune sa sonnerie, et le volume à fond au cas où je ne l'entende pas. J'ai environ 200 mails par jour à traiter, 10 projets urgents, en plus du truc impossible à faire en 2 mois. Et les collègues me refilent leur taf parce que je suis la nouvelle, et que “normalement” c'est à moi de le faire.
Je fais des heures sup sur mes heures sup. Je ne dors plus. Je m'éteins.
Au bureau comme au camping, à force de ne pas savoir dire non, j'attire toujours les mêmes problèmes. On dirait vraiment que j'adore me mettre des contraintes ! J'ai loué mon appart à des vacanciers, pour vivre avec le Viking dans son drak-car, puisqu'il ne veut pas venir chez moi. Je n'ai jamais été une fan de camping, maintenant je sais pourquoi !
Il est 3 h du matin, tout le monde vient enfin d'aller se coucher, je me lève à 5 h pour aller travailler ! Et lui ? Il ronfle !