Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 28 — Mode aléatoire activé
Logique éclatée, revirements fous, projets XXL qui s'annulent en 48 h. Épopée tragico-mobile du Viking.
Jacques Rouxel — Les Shadoks
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Je pompe donc je suis.
Raymond Devos
J'ai le sens de l'orientation, toujours en panne. Je suis pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour.
À peine arrivé, le Viking s'étale, il installe son périmètre.
Lui — Je veux avoir vue sur tout le monde… mais que personne ne me voie.
Le roi Louis XIV en vacances dans un mirador mobile, qui boit sa bière en short de marin infroissable.
48 h plus tard…
Lui — Chérie… j'ai eu une super idée. Je vais retourner en Soumerland avec le drak-car pour acheter une caravane.
Moi — Non.
Lui — Si.
Moi — Non.
Lui — Si. Trop tard.
Moi (souffle coupé) — Tu repars déjà, my love ? Mais tu viens juste d'arriver ! On était d'accord : j'ai commencé mon nouveau job, j'ai loué mon appart. Si tu pars, je dors où ? Ah non ! Ça ne va pas recommencer ! Pas dans ma voiture ! Je vais demander à ma famille s'ils peuvent me recevoir, je ne vais pas les prévenir au dernier moment, ils ont peut-être envie d'être tranquilles ! Je ferai en sorte de ne pas les déranger…
C'est bon, ils ont dit oui, ils sont vraiment sympas ! J'irai chez ma sœur et chez mes parents.
Il continue comme s'il n'avait rien entendu…
Lui — Je vais acheter une énorme caravane pour être plus à l'aise. Encore plus grosse que le drak-car !
Je pense — Le Viking et son syndrome de grandeur mobile ! Il a déjà du mal à faire un créneau dans cette ruelle étroite et déglinguée par les racines de pins parasols, mais il veut revenir en Titanic sur roues…
Moi — Déjà le drak-car est difficile à garer, mais avec une caravane faudra couper tous les arbres, la proprio du camping ne va pas être d'accord !
Il a l'air d'être sourd comme un pot, et comme je ne suis pas super enthousiaste, il se met, comme un fou, à me faire la promo des nombreux avantages de chaque modèle de caravane.
Lui — Regarde ! On aura beaucoup plus de place !
Moi — Mais on vit dehors. On n'a pas besoin de plus de place. J'ai juste besoin d'un endroit où dormir, et de stabilité.
Il ignore complètement ma remarque, appelle derechef son assistante, occupée à remplir les dossiers de ses clients, lui demande de négocier avec le vendeur et de revenir lui faire un rapport détaillé de la meilleure option.
Moi — Vraiment c'est inutile. On n'est pas bien là ?
Je pense — À petit tirt, gros ego !
Son assistante le rappelle — Le modèle qu'il a choisi a une rayure ! Du coup, il va y réfléchir… J'ai gagné un sursis !
2 jours après…
Lui — Finalement j'ai changé d'avis. Je ne vais pas acheter une caravane !
Je pense — Yes ! Ne pas le contrarier, tant que je dors, j'ai un toit sur la tête !
Lui — Je ne vais pas payer une somme pareille s'il y a une égratignure, et ça perd de la valeur, etc.… et il se met à énumérer, comme un fou, tous les contre-arguments qui, cette fois, vont à l'encontre de son idée de génie de départ… Au bout de 2 heures, conclusion : je vais acheter 1 bateau.
Moi — Quoi ? 1 bateau ?
Lui — Oui. 1 gros. 1 tout en métal. 1 bateau qui inspire le respect.
Je pense — Et pourquoi pas un bateau qui inspire la stabilité ?
Moi — Mais tu en as déjà plein ! Dont 1 que tu n'as utilisé que 2 fois avec moi, et depuis il dort dans ton garage faute de place au port.
Lui — Oui mais là, on pourra dormir dedans, plus besoin de drak-car !
Moi — Et c'est reparti ! Mais on s'était mis d'accord… (2ᵉ round) Et tu comptes le mettre où, puisque tu n'as pas d'anneau ?
Lui — Juste en face, au-delà des bouées des 300 m.
Moi — Et quand le mistral souffle ? C'est-à-dire à peu près pendant 3, 6, 9 jours d'affilée ?
Il a réponse à tout.
Dans ma tête, je m'imagine déjà revenir du boulot avec les courses, traverser à la nage avec mes affaires dans 1 sac hermétique, monter sur un bateau en chantier sans eau ni douche. Et rebelote le lendemain pour partir travailler… Super ! Je viens de trouver le nom du bateau : “La galère !”
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?… Et les Shadoks pompaient, pompaient…
Au bout de 2 heures, à bout d'arguments… je finis par céder…
Moi — OK, j'admets, 1 bateau, c'est sympa pour aller sur les Îles d'Or…
Lui — Oui hein ! Et pour traverser la Méditerranée ! Je sais exactement ce que je veux. Je veux un bateau en métal.
Moi — Ah bon ? Pourquoi pas un zodiac ?
Lui — Non, un bateau à voile.
Moi — En métal ??
Lui — Oui, vous les Français vous n'aimez pas, mais nous les Nordiques, on adore ! C'est beaucoup plus solide !
Moi — Si tu le dis ???
Et il se met à chercher un bateau en métal, comme un vrai détective marin : “Bateau acier.” “Bateau qui peut aller aux îles Canaries.” “Bateau qui se gare seul.” “Bateau sans ex-femme à bord.”
Pendant ce temps il se met, comme un fou, à me faire la promo de tous les avantages du bateau à voile en métal, etc.… etc.… etc.… pendant 2 heures de plus… Finalement, il trouve ce qu'il veut.
Lui — Regarde ! J'ai trouvé la perle rare !
Je regarde. Le voilier fait la taille de 2 bateaux à voile, et coûte le prix d'une maison à Palmeria.
Moi — Mais à ce prix-là, ce serait plus rentable d'acheter une maison.
Lui — Non, qu'est-ce que je ferais d'une maison ?
Moi — Accessoirement on pourrait y vivre, puisque tu viens de dire que tu veux un bateau pour y vivre, et que tu ne veux pas venir chez moi.
Lui — Je veux ce bateau ! Il correspond exactement à ce que je veux, un bateau solide en métal, pour traverser l'Atlantique !
Moi je pense — C'est nouveau, ça vient de sortir ! Mais mon petit cœur d'aventurière lutte de toutes ses forces, pour rester sage.
Moi — Mais on n'a pas besoin d'un bateau de course pour aller sur les Îles d'Or ! Un zodiac suffirait ! Ou à la rigueur, un petit bateau de plaisance d'un pêcheur du dimanche, pour faire bronzette, pêcher, prendre l'apéro, mais pas celui de Magellan. C'est du délire total !
Il m'ignore… royalement ! Ça rend sourd de s'écouter parler.
Lui — Regarde ! Il appartient à 1 navigateur célèbre qui a fait “le tour du monde”, il a même écrit 1 bouquin !
Moi — (Cling !!! dans ma tête : tour du monde ! Stop, reviens à la réalité.) Mais là tout de suite, on ne va pas faire le tour du monde, on a juste besoin d'un petit bateau pour aller sur le Croco, et de le mettre au sec quand il fait mauvais temps. Là, ça ne va pas être possible, il va falloir louer un treuil ! Et soyons réalistes, personne ne laisse un bateau de course XXL amarré aux bouées des 300 m ! Et encore moins par jour de mistral !
Je pense — (“Le tour du monde”, le mot magique, ça y est, il m'a eue, je n'arrive plus à lutter.) C'est quoi son bouquin ?
Lui — C'est un navigateur, peintre, il vend son bateau avec quelques toiles.
Moi — Ne me dis pas que c'est Titouan Lamazou, tu dis ça pour m'allécher ?
Je pense — (Je suis foutue ! Mon petit cœur… s'emballe ! Il est vraiment en train de m'amadouer !)
Lui — Non, pas lui, mais il a écrit un bouquin sur sa course “autour du monde”. Regarde !
Je regarde. Il l'a écrit il y a 30 ans ! J'ai bien peur que ce bateau ne soit un gouffre, et ne s'avère totalement inadapté pour la plaisance… D'ailleurs en ce moment il est à quai. C'est un signe, ça ne doit pas être pour rien !
Mais c'est trop tard ! Je veux absolument lire son bouquin, et je me mets — comme lui — à chercher son bouquin comme une folle et le trouve… BOUM ! Toutes ces photos me font rêver !
Lui — Je vais garder ses peintures, elles ont de la valeur !
Moi — Si tu le dis… au moins ça ! “3 croûtes pour un rafiot”, ça ferait un bon titre !
Je ne dis rien, mais je pense très fort — Il m'a eue ! Voir ce bateau dans les îles au milieu des lagons turquoise, je suis conquise ! Je me vois, sur le ponton dans mon hamac. Mon cœur romantique s'emballe et je commence à rêver d'aventure ! Et avec lui comme capitaine je ne risque rien. Il est né sur l'eau ! Même si je ne connais rien à la voile… Je suis emballée, c'est parti… Mais… ça veut dire que je risque d'être complètement dépendante de lui ! Aïe aïe aïe !… et sur un bateau ?… Ouh là !… je n'avais pas pensé à ça. Non surtout pas ! Depuis le coup de la montagne, c'est hors de question !
Lui — Je vais tout changer à l'intérieur…
Je pense — Évidemment ! Et c'est reparti pour des travaux sans fin ! Mais pourquoi j'ai loué mon appart ? (3ᵉ round) … mon cerveau carbure pour trouver des solutions…
Lui — Je vais faire les gros travaux moi-même pour tout remettre à mon goût.
Je pense — Tiens ! En plein dans le mille ! Je le connais par cœur !
Lui — J'aurai ce bateau ! Je vais l'acheter et le ramener en Soumerland par la côte Est. Je vais appeler un copain pour naviguer avec moi, on se relaiera pendant la nuit.
Je pense — Du coup ça veut dire que je peux rester encore un peu !
Lui — Maintenant je suis pressé ! Il faut faire vite pour naviguer avec les courants ! Je dois signer l'acte de vente pour que l'assurance me couvre. Je fonce le voir à Marisola. J'ai essayé de joindre le mec au moins 10 fois, mais il ne répond pas. Je prends la route quand même.
Moi — Ok, moi je reste au camping pour travailler ! …
L'espoir fait vivre ! Impossible. Il m'appelle 15 fois à l'aller pour me dire qu'il va faire demi-tour si le type ne répond pas. Et pour que j'essaie de le joindre et de lui parler en français.
Au bout de 10 fois, je tombe sur le commercial qui me dit qu'aujourd'hui il va faire 1 visite et l'attend. Du coup, il veut être le premier. Mais il arrive trop tard.
Il n'aime pas ce commercial qui veut faire jouer la concurrence pour faire monter le prix et toucher sa com. Il ne veut pas traiter avec lui, mais en direct avec le patron… Heureusement le proprio est là, et entre navigateurs ils parlent le même langage !
Je pense — Ils boivent des bières… donc.
Le proprio lui dit — Remets tes chaussures, car le métal brûle les pieds au soleil !
Je pense — Splendid ! 1 bateau de course XXL brûlant, sur lequel on ne peut ni marcher pieds nus, ni rester assis ou allongé sur le pont pour profiter de la vue ! Génial pour la plaisance ! On va bien profiter du fond de cale !
Mais qu'est-ce que je suis venue faire dans cette galère ???
Lui — Je visite le bateau. Tout se passe au poil, on parle, on se comprend…
Je pense — Ils aiment sûrement la même marque de bière.
Lui — Mais je ne veux rien filer au commercial qui veut toucher sa com !
Je pense — En même temps, c'est un peu le but d'un commercial !
Alors, il refuse de l'acheter et revient furax.
Lui — C'est 1 signe ! Son bateau, c'est de la merde ! D'ailleurs je ne voulais pas de bateau. Je vais chercher un drak-car amphibie !
Je pense — Le Viking, c'est l'Amazon Prime de la mégalomanie. Il commande en taille XXL. Il retourne tout. Et il donne toujours une mauvaise note au vendeur.
Et c'est reparti ! Le même manège en sens inverse : 10 appels au retour, pour m'expliquer, comme un fou et en détail, toutes les raisons pour lesquelles il ne prend pas ce “rafiot”.
Je pense — Beaucoup de bruit pour rien !… Et les Shadoks pompaient, pompaient…
De mon côté, je n'ai pas pu avancer, il m'a coupée toutes les 5 minutes, et il s'en tape le coquillard comme d'hab. Il revient furax ! Il raccroche enfin, juste quand il arrive au camping.
Lui — Il faut que je boive une bière. Il est temps que tu arrêtes de bosser, pour qu'on se détende. Et pose tes limites à tes patrons ! Tu travailles trop ! Ce n'est pas normal de bosser le week-end.
Je pense — Nous y voilà ! Tout ça pour ça ! C'est donc pour ça que tu m'empêches d'avancer ! C'est fini ! Je déteste être dépendante des autres ! Heureusement que ma famille a de la patience, est sympa et compréhensive ! Je n'ai pas une minute de silence, ni pour me concentrer, ni pour me relaxer.
En télétravail, il parle toute la journée, il met ses oreillettes et la radio. Et tous les soirs c'est la fête au camping, musique jusqu'à 2 h du mat, parfois en stéréo, avec le camping d'à côté ! Le bruit non-stop m'a eue à l'usure… et les Shadoks me pompaient, me pompaient !…
En 1 semaine, il a changé 4 fois d'avis. Et moi, avec mon nouveau job, j'ai dû m'adapter à chaque fois, pour trouver des solutions et dormir quelque part.
Alors, si mes copines me reparlent encore 1 seule fois du camping, qu'elles m'oublient ! Et lui, je vais lui planter 1 piquet de tente dans le dos, avec une affiche “Silence de mort ! Laisse-moi dormir en paix !”
Je pourrais faire un crime pour rentrer chez moi en zone protégée, dans mon cocon douillet. Je laisserais exprès mon téléphone en mode “avion” sans le recharger, pour dormir 1 semaine. Royal ! Personne pour m'emmerder. Seule avec un bon livre ou à méditer en silence, sans avoir besoin de boules Quies. Le bonheur ! (Enfin, en dehors de mon boulot de salariée que j'ai pris pour faire plaisir à Monsieur ! Je ne fais pas tout ce que je veux quand même !)
Dimanche c'est Show !
Le journaliste — Tu étais en paix avant que ça dégénère en tempête sous un crâne !
L'auteure — Oui, j'étais dans mon hamac, tranquille, j'avais retrouvé un équilibre. Mais c'était le calme avant la tempête. Ça renforce d'autant plus le contraste avec le Viking. Une vraie girouette, complètement cramée ! Et toutes les contraintes qu'il m'imposait avec. Avec le recul, au lieu de m'adapter à son tourne-vire, j'aurais dû préserver ma paix en restant chez moi. Mais bon, y aurait pas d'histoire à raconter… Mais ça me servira de leçon, maintenant quand je suis calme et équilibrée, et que l'autre apporte sa bourrasque, je ferme les fenêtres et ma porte pour préserver ma paix.
Le journaliste — Le Viking est un peu jeune émotionnellement ?
L'auteure — Oui ! Il a passé le middle âge, mais il reste un enfant de 6 ans qui demande toute l'attention. C'est un peu inquiétant… Il veut toujours mettre la barre plus haut, être admiré, pour fuir son instabilité qui déborde à l'extérieur.
Le Viking — Viens ! Stupid French woman ! Allons construire une cabane en bois dans le Grand Nord, et faire le tour du monde en bateau qui brûle les pieds, juste pour être sûr de ne pas naviguer dans tes eaux chaudes et dangereuses, et de revoir mes fjords gelés !
L'auteure — Absurde ! Il me vend du rêve avec son projet de bateau, et moi, naïve, je projette mon hamac, ma paix, mon lagon turquoise, dans SON rêve à lui, fait de contraintes sur contraintes. Je rêve… c'est ça l'ironie, maintenant je ne projette plus mes rêves sur l'autre, je les réalise moi-même, et je me réalise en chemin. Lui, il nage en plein délire…
Le Viking — Objection votre honneur, je ne vois pas ce qui te fait dire ça.
L'auteure — Sa situation “en transit” l'insécurise, même s'il ne veut pas l'admettre. Il cherche à réaliser ses rêves d'ado, et me tient par l'aventure. Mais en réalité, il n'arrive simplement pas à se poser. Il flippe de rester seul, alors il compense ! Il n'arrive pas à trouver la sécurité en lui, alors il projette sur moi ! Il dit que je l'insécurise, tu parles ! Il doute de moi au lieu de se poser.
Tout ça l'a rendu plus humain et réaliste. Parce qu'il ne pouvait pas continuer à jouer à Mike Horn depuis son divorce, ça aurait été difficile à supporter pour moi de suivre ses délires et ses opérations commandos, pour lui prouver que je l'aime.
Le journaliste — Oui, son côté girouette est assez objectif…
L'auteure — Oui ! Quand je repense à ses idées folles, à coup sûr, celles qui s'en viennent seront encore plus dingues et inattendues, je suppose !
Le Viking — T'as deviné juste ! J'ai inventé un cata monté sur foil, avec des instruments de musique dans les flotteurs et une voiture de collection pour le cockpit. Ça va être du tonnerre ! Je viens de finir ma coccinelle amphibie, que je tracte à l'arrière, comme un zodiac, pour recharger les bières, histoire de découvrir les fonds marins un peu éméché. J'inviterai James Cameron, le réalisateur d'Avatar, pour voir la biomasse scintiller.
L'auteure — James Cameron ! En toute humilité, en voilà un qui crée en collectif. Toi, tu me rappelles beaucoup le cinéma Belmondo dans ses scènes cultes. Irrésistible !
Le Viking — Je vais faire des concerts de rock à la belle étoile, sur mon bateau ! Moi je jouerai du sax, et ma fille de la basse. Le prochain aura lieu en août pour mon anniversaire, je vous incite ! On va danser ! Mais en ce moment je fais mon coachbuilder. Je crée une voiture aérodynamique avec un style un peu froid et terrifiant.
L'auteure — Comme toute cette conversation, finalement.
Les fiches pratiques tirées de ce chapitre :