← Tous les chapitres

Couverture du roman Le Hamac et les Colibris, de Karine Baridon — une femme rousse allongée dans un hamac blanc sur fond turquoise, trois colibris de couleur au-dessus d'elle, et une comète traverse le ciel

Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 39 — Protection renforcée

Michel Audiard — Les Tontons flingueurs
“Mais qu'est-ce que c'est ? Une révolte ?” “Non sire, une révolution !” Moi, quand on m'en fait trop, j'correctionne plus, j'dynamite, j'disperse, et j'ventile.


48 h plus tard…

La plume — Comment ça va depuis la dernière fois ?

Moi — Ça va… ma tête lâche, les mots s'envolent, je ne me rappelle plus de mon adresse, mais ça va… Ce matin je me suis réveillée avec une évidence fulgurante : je ne vais pas sombrer et les laisser gagner, c'est hors de question ! Et puis je ne suis pas seule, ma famille fait bloc pour me réconforter. Ils sont tous là, soudés, présents, unis. Leur amour me protège.

Maman — Ne t'inquiète pas ma chérie. Quand tu touches le fond de la piscine, y'a plus qu'à mettre un grand coup de pied et tu remontes comme un bouchon.

Papa — Tous des petits cons ! Tire le rideau et passe à autre chose ! Et remonte tes manches mon amour, on est là, on t'aidera si t'as besoin…

Ma sœur — De toute façon, tu n'avais aucun avenir avec eux… Ça ne servait à rien d'insister, tu as tout donné, tu n'avais plus d'énergie. Et comme tout est énergie, ça fait de la place pour toi ! Maintenant tu es libre ! Tu peux faire ce que tu veux !

Moi — Tu as raison, quand on n'a pas d'avenir, on a de l'humour, mieux vaut en rire qu'en pleurer…

La plume — C'est un bon début. Et comment vous sentez-vous ?

Moi — … En ce moment je suis… très sensible ! Comme disait Pierre Dac : si ma matière grise était plus rose, j'aurais moins d'idées noires. En fait, j'ai très peur de refaire les mêmes erreurs…

La plume — On ne se baigne jamais 2 fois dans le même fleuve… Héraclite.

Moi — Peut-être… mais il est toujours aussi gelé ! Tout ça c'est parce que je suis trop tolérante !

La plume — Oui, beaucoup trop tolérante. Vous ne savez pas dire NON.

Moi — Si, je sais, je dis NON, mais on ne m'écoute pas ! Alors que moi, j'écoute d'abord les autres, par réflexe professionnel… au lieu de m'écouter moi-même.

La plume — Alors, restez dans vos bottes et attendez qu'ils se trompent. C'est la meilleure façon d'avoir raison. Et quand vous dites non, partez. Il faut que les actes suivent !

Moi — Oui, mais comment faire pour maintenir le lien ?

La plume — Quand on accepte de lâcher le lien qui nous vide, on se recharge ! Pas de liens irrespectueux, pas de peur de le perdre non plus ! CQFD. Mais on va comprendre pourquoi vous avez eu tellement peur de perdre le lien.

Moi — Mes patrons me font très peur… Ils ont l'air de savoir ce qu'ils font.

La plume — Effectivement, je vous le confirme : ils défendent leurs propres intérêts sous couvert de faire le bien collectif.

Moi — Mais sans esprit d'équipe ! Ils m'ont fait porter le chapeau de leurs propres décisions.

La plume — Précisément. Accuser une innocente pour préserver leur poste, c'est vieux comme le monde ! Ils ont assez de force pour supporter le malheur des autres, surtout celui qu'ils provoquent eux-mêmes.

Moi — Splendid ! À chacun ses convictions et ses prisons confortables. Je suis tellement naïve ! La bouc émissaire rêvée des bien-pensants…

La plume — Tant que vous ne savez pas dire NON, vous êtes la cible parfaite des manipulateurs, à la fois juges et parties.

Moi — Je suis leur pigeon farci aux pruneaux ! Un délice… Mais je ne vais pas me laisser faire !

La plume — C'est dangereux. Ils sont de mauvaise foi. Ils vous écraseront pour garder leur poste.

Moi — Et en plus je manque de sommeil, je me sens épuisée. Je ne suis pas de taille. Alors que faire ?

La plume — D'abord, protégez-vous. Ensuite, apprenez à dire “Non”. Avec un “N” majuscule.

Moi — J'entendais plutôt, tout en majuscules : NON !

La plume — En rouge, en gras, en surligné au stabilo jaune fluo. NON.

Moi — J'aurais dû le dire à mon ex… le Viking.

La plume — Vous voulez m'en parler ?

Dimanche c'est Show !

Le journaliste — Ton livre parle de ce qui n'est pas conscient ?

L'auteure — Oui, j'ai remarqué que la plupart du temps, en dehors des peurs dans ma tête… la vie est belle ! Nous sommes tous téléguidés par nos peurs, souvent inconscientes, qui provoquent nos conflits. Alors j'essaie juste de les démasquer, bien cachées derrière les comportements de défense, pour les dédramatiser, en rire m'aide à me sentir plus légère, ça fait partie du charme de la vie. C'est Byzance de comprendre pourquoi et comment résoudre la cause du problème, que je n'avais pas pu faire avant. Ça me permet de toucher le lecteur avec ce qui m'a touchée.

Le Viking — Tu veux dire “touché coulé” ?

Le journaliste — Tu n'as jamais dit NON quand tu étais petite ?

L'auteure — Pas vraiment. J'étais une enfant sage. Tellement sage que je négociais la paix mondiale pour jouer. Zéro décibel. Une militante du NON… Gandhinette. Si ça ne me convenait pas, je faisais NON intérieurement, très poliment, et j'allais dessiner dans ma chambre.

Le journaliste — Comment tu l'expliques ?

L'auteure — Ah… là on entre dans la grande fresque dramatique. Sortez les violons.

En résumé : ça commence très tôt. Dès la naissance. Peur que ma mère meure. Mon cerveau de bébé a paniqué, a appuyé sur tous les boutons à la fois et a conclu : “On ne comprend rien, on gèle tout. État de sidération immédiat.” Depuis, j'ai un léger décalage horaire intérieur. Et une petite culpabilité en bonus. Cadeau inconscient de bienvenue.

Le journaliste — Et ensuite ?

L'auteure — Ensuite, à 13 ans, ma tante tombe gravement malade à 49 ans. Elle vient vivre chez nous. Pendant 9 mois, on espère, on fait semblant que tout va bien. Spoiler : ça ne finit pas bien.

Le journaliste — 9 mois…

L'auteure — Oui. Mes parents, pour ne pas l'effrayer, me disent : “Ne lui dis rien, sinon elle pourrait mourir de peur.” Mon cerveau d'enfant traduit ça très simplement : si je parle, elle meurt. Rideau.

Mon vieux programme de naissance se rallume. Deuxième couche. Double verrou soudé. Dire NON = danger de mort + culpabilité. Idéal pour une carrière de championne olympique du silence.

Le journaliste — Donc tu t'es tue.

L'auteure — Complètement. Extérieurement : calme plat. Intérieurement : alerte rouge en boucle. Impossible d'apprendre quoi que ce soit. J'ai cru que j'étais bête. En réalité, j'étais juste… sidérée, ma logique était hors service.

Le Viking — Donc il a tiré le frein à main pendant 9 mois.

L'auteure — Oui. Le frein tiré trop longtemps est resté coincé.

Le journaliste — Et l'amour dans tout ça ?

L'auteure — Je suis tombée amoureuse en même temps. Mauvais timing. Mon cerveau limbique d'enfant ne pouvait pas comprendre ni accepter sa mort, il lui fallait un coupable. Il n'y en avait pas. Alors il a improvisé : moi. Conclusion intérieure : “je n'ai pas le droit de me sentir heureuse alors que tata est en train de mourir. C'est pas bien.” Ambiance.

Le journaliste — Et tes parents ?

L'auteure — Ils faisaient de leur mieux. Ma mère a perdu 10 kilos. Ils ne pouvaient pas savoir que je faisais tout ce cinéma intérieur.

Le journaliste — Et adulte, ça t'a suivie ?

L'auteure — Oui. Après coup, j'étais lucide. Mais au moment de dire NON… Sidération. Pour garder le lien.

Le journaliste — Ce n'était pas par manque de caractère…

L'auteure — Non. C'était juste mon vieux logiciel qui croyait sauver des vies.

Le Viking — Moi, quand je me sens humilié ou trahi… je me mets en colère. Et je fuis.

L'auteure — Oui. Fuir = survivre. Sauf que c'est faux. Tu fuis même quand il n'y a pas de danger réel. Moi, je me tais. Toi, tu luttes ou tu disparais. 2 styles. Même film.

Le journaliste — Mais c'est la clé, t'arrives à voir tes tigres aux dents de sabre !

L'auteure — Oui. Voir le film. Arrêter de croire que c'est la réalité.

Le Viking — Chez moi, contrôle = vie.

Le journaliste — Et non-contrôle = guerre = mort.

L'auteure — Exactement. Quand tu vois ça, tu peux arrêter de croire que les autres sont toujours le problème. Parfois, c'est juste ton cerveau qui fait du zèle.

Le journaliste — C'est pour ça que tu reviens dans ton hamac ?

L'auteure — Oui. Quand j'ai vu tous mes colibris, toutes mes versions de moi qui ont peur, qui se protègent, qui sidèrent, ou qui en rient, je peux être en paix dans mon hamac. Car je n'agis plus pareil.

Le Viking — Je commence à mieux te comprendre… mais t'en a mis du temps pour comprendre ! Je préfère mes moteurs.

L'auteure — Chacun son langage. Moi, j'ai écrit un roman pour comprendre ce que je faisais sans le savoir. Avant, je réagissais. Maintenant, je dis NON tout de suite.

Le Viking — Tout ça, c'est grâce à moi.

L'auteure — Bien sûr. Chaque héroïne a besoin d'un bon antagoniste. Tu n'es que le dernier d'une longue liste pour apprendre à dire non…

Le journaliste — Et maintenant, tu fais comment ?

L'auteure — Maintenant, quand je sens NON, je dis NON. Même à la purée d'amande. Même maladroitement. Même trop tôt. Pour que mon cerveau comprenne enfin qu'il n'y a pas mort d'homme. Parfois, je pars. Parfois, je fais une blague. L'humour, c'est mon pied-de-biche. J'essaie de le dire tout de suite, et de partir vite si l'autre insiste.

Le Viking — Vite ? Tu plaisantes. T'as mis une vie à dire NON.

L'auteure — Exact. Mais maintenant, je gagne du temps.

Le journaliste — Tu es la diplomate du NON ?

L'auteure — En théorie, un jour j'irai vivre en théorie, parce qu'en théorie, tout va bien !

Comme dit Yogi Berra : En théorie, il n'y a pas de différence entre la théorie et la pratique. Mais en pratique, il y en a une. Je suis une apprentie, en maternelle…

Comme dit Einstein : La théorie, c'est quand on sait tout et que rien ne fonctionne. La pratique, c'est quand tout fonctionne et que personne ne sait pourquoi.

Alors, je pratique. Seule avec moi-même, ce n'est pas évident, alors je développe plusieurs voix dans ma tête.

Alors oui, pour l'instant, j'écris mes NON en décalé. Mais j'assume. Je fais comme je peux. Je suis comme je suis. Je ne suis pas une demi-déesse. Alors des fois, je surréagis, dans le sens inverse. Je me suis trop adaptée. Plus envie. Aux autres de s'adapter un peu, pour changer.