Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 38 — Douche écossaise… avec essorage
Kaamelott — Alexandre Astier
Je me suis battu pour ce que je croyais… et j'ai perdu. Mais je suis content.
La Cage aux Folles — Michel Serrault
Je ne suis pas malade, je suis glamoureusement bizarre !
Avant, j'étais comme la fille de Notting Hill, debout devant un garçon, en train de lui demander de m'aimer. Puis j'ai eu ce qu'on pourrait sans doute appeler une mauvaise semaine.
D'abord, on m'a collé un avertissement au boulot, ensuite le Viking a largué les amarres. La divinité viking exigeait une offrande humaine : il m'a sacrifiée sur l'autel du dieu Soleil, puis a quitté la France pour éviter de me recroiser. Maintenant, il travaille aux douanes soumerlandaises.
Dans la même semaine, j'ai découvert que 1 – je n'étais pas Julia Roberts, même si j'aimais bien y croire, et 2 – que j'ai fait un burn-out, là, je n'y croyais pas du tout. Mais les 2 étaient vrais.
Splendid ! Dans ce cas-là, j'ai un plan : j'improvise. Comme d'habitude. Je suis sortie pleurer sous la pluie. C'est plus discret quand on chante faux.
🎶 “I'm singin' in the rain”
Les yeux rouges et les bottines trempées. Le Viking pouvait bien reprendre sa route, camouflé dans son blizzard. Moi, je n'étais plus son escale. Ensuite, j'ai paré au plus pressé : j'ai appelé ma sœur pour lui demander mon adresse. Le court-circuit avait grillé mes neurones. J'étais un peu paumée, à tâtonner dans le noir…
Quand ma sœur a vu que j'avais perdu mon sens de l'orientation légendaire, elle a rempli à ma place les trous que j'avais laissés dans mon arrêt de travail, faute de connexions synaptiques suffisantes, pour me laisser le temps de reprendre mes esprits.
Mes vêtements avaient rétréci au lavage de cerveau. Taille 10 ans. Quand le Viking passe, l'essorage trépasse ! Trempée, je me suis glissée sous la douche en culotte. J'avais besoin de temps pour vider le cumulus… Trop dur de réfléchir. Mon cerveau était aussi affûté qu'un flan aux œufs. Il ressemblait à une gelée anglaise fluo qui clignotait comme un calamar. J'étais rincée.
J'ai ouvert le robinet d'eau chaude à fond pour me dissoudre dans le brouillard. J'ai laissé couler l'eau, j'ai lâché prise et suivi le flux. Quand le mental cède, le corps prend le relais. L'eau a épousé mes courbes, évacué mes larmes et mon trop-plein d'émotions.
🎶 “Nobody knows… the trouble I've seen…” — Louis Armstrong
J'ai tout de suite pensé à David Addison, mon crooner déglingué préféré. La voix enrouée, le cœur au ralenti, comico-dramatique à souhait, le pommeau de douche sur la tête, le front collé à la vitre… c'est bon de lâcher prise.
J'ai laissé beaucoup d'eau couler pour laver ma semaine, nettoyer ma confusion et chasser l'inondation. Caressée, purifiée, rincée à l'eau claire, j'ai laissé faire pour évacuer la brume de mon cerveau encore fumant. Aux ¾ du cumulus, un feu de lucidité a percé le brouillard. J'ai aperçu la lumière dans mes idées reçues.
Alors j'ai fait des petits trous pour laisser passer un peu plus de lumière. L'eau continuait de ruisseler… Et là, j'ai réalisé l'évidence avec plus de clarté : le Viking et mes patrons ont arnaqué tout le monde. Pour limiter les mécontents, ils tapaient toujours sur les mêmes. Moi, le plus souvent. C'est là que ma naïveté a enfin ouvert les yeux, rougis de vérité, et sans prévenir, j'ai crié sous la douche :
— Loyale, oui ! Mais à moi d'abord… il est hors de question que je me laisse abattre et que je paie la dette des autres !
Silence. Bruit d'eau… Ça faisait longtemps que je n'avais pas entendu ma voix résonner contre les carreaux de ma douche, ça m'a surprise ! Depuis quand je n'ai pas chanté à tue-tête… Sourire. J'ai commencé à chantonner… d'abord doucement, puis en montant le volume.
🎶 I'm still standing, yeah yeah yeah… — Elton John
Dans ma salle de bain, shampoing micro et sourire de travers. J'étais devenue l'héroïne qui refuse de mourir dans l'épisode 3. Toute cassée, mais encore debout. Looking like a true survivor, feeling like a little kid…
À l'instant où le brouhaha de mon cerveau s'est tu, mon p'tit cœur cabossé chantait et swinguait avec une patience infinie, doux comme une lame de fond. Yeah yeah yeah…
Je suis sortie de la douche, un peu moins pure qu'en sortant de l'œuf, mais avec les idées plus claires. J'ai retrouvé mes couleurs, un peu délavées, et une perception plus juste. Alignée à l'évidence, j'ai décidé que désormais, j'appuierai sur ESCAPE tout de suite, sans jouer à des jeux sans issue. Je dirai NON, et je refuserai de jouer. J'éviterai les plans foireux et les tartes à la crème, pour ne pas que ça me retombe dessus.
🎶 Hit the road Jack, and don't you come back no more!
Au lieu de tirer à blanc, je resterai à distance respectable des loups, qui cherchent un Petit Poucet pour couvrir leurs méfaits. Et je resterai loyale envers moi-même, authentique et libre. Mektoub, c'est écrit. Accepte les faits, et improvise.
Je suis sortie de la douche, soulagée. J'étais devenue David Addison inside. Tu sais, ce moment où t'as tout compris, mais où t'es trop crevée pour en parler à quelqu'un. Petit clin d'œil dans la glace. Bonne nouvelle : j'allais enfin pouvoir dormir, rattraper des mois d'insomnie ! Le pied !
Je me suis écroulée, bouche ouverte, à plat ventre sur mon lit, comme une enfant épuisée, déjà endormie avant même d'atterrir… et dans le silence douillet de mon encéphalogramme plat, bercée par le rythme rassurant de mon souffle primordial… j'étais en paix dans mon hamac 💫
Dans le noir, mon petit juke-box intérieur, cabossé mais fidèle, a lancé, pour la route : boum boum. Boum boum.
🎶 Ain't no stoppin' us now… We're on the move…
Voilà, c'était mon burn-out mis en scène par David Addison lui-même, en hommage à Bruce Willis, dans Clair de lune, j'en ai de la chance ! J'étais vivante. Encore debout, mais à l'horizontale. Et bientôt prête à danser.
Something's Coming (Tony) — West Side Story, Acte I
Et demain, on verra. Rideau.
🎶 “Ain't no stoppin' us now…”
Dimanche c'est Show !
Le journaliste — Es-tu très émotive ?
L’auteure— Je suis très bon public, je passe par toute la gamme : du rire aux larmes, de la confusion à l'illumination. Écrire est un sport extrême en position assise. Parfois j'ai le cerveau en gélatine, d'autres fois le texte s'écrit tout seul. Je me contente juste de tenir le stylo et d'éviter de renverser mon café.
Le journaliste — Malgré la tempête sous un crâne, ton univers reste assez cohérent.
L’auteure — Si tu le dis. Cohérent, peut-être pas, mais authentique, sûrement. Depuis “le grand reset”, synthétiser mes idées est un vrai défi ! Alors j'essaie de créer un semblant de cohérence à partir du chaos.
Le Viking — Le chaos, tu m'étonnes, on n'avait pas remarqué !
L’auteure — Trier me plombe, à défaut, je sors une plume d'humour absurde, c'est ma bouffée d'air avant de replonger dans les méandres de l'organisation. Il est très doué pour me faire sortir de ma zone de confort, il adore ça ! C'est censé me détendre, d'après lui !
Le Viking — Au fait ! Tu étais toute nue dans la scène de la douche ?
L’auteure — Non, désolée de te décevoir. Et pas seule non plus, d'ailleurs ! Et toc !
(Évidemment j'étais seule. Mais c'est trop pathétique. Alors c'est de l'ironie quand je lui dis que j'étais avec quelqu'un d'autre que lui.)
Les fiches pratiques tirées de ce chapitre :