Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 35 — Une bouteille à la mer…
En l'honneur de Daniel Pennac
Quand la vie ne tient qu'à un fil, c'est fou le prix du fil !
En l'honneur de Raymond Devos
Je n'ai jamais eu les pieds sur terre, mais je suis très attaché au sol.
Étendue sur le sable chaud, je n'ai plus de réserve, plus d'énergie, je suis vidée. Je regarde le soleil se coucher devant moi, sans détourner les yeux.
Il descend lentement… Son aura vibre. Halo mouvant où se mêlent le vert, l'or, le rose et l'orangé, sa lumière pénètre par mes yeux, réchauffe mon cœur et me recharge, cellule par cellule. Sa chaleur réchauffe ma peau. Mon corps absorbe l'énergie de la nature, lumière, vent, mer, sable chaud. Je suis la vie.
Tout s'embrase, tout s'harmonise : le ciel, la mer miroitante scintille. Les gens respirent la paix. Calmes, posés, souriants. Ancrée dans le sable, mon corps est pure sensation. Les grains glissent entre mes doigts, la brise me caresse, la mer scintille, la lumière orangée du soleil pulse.
Le sable tiède absorbe mon trop-plein d'émotions. Peur, injustice, honte se mêlent aux grains et s'écoulent lentement, la plage a la bonté d'absorber ce qui pèse trop lourd dans mon cœur et le sol me recharge. La mer scintille, le va-et-vient des vagues m'apaise, les gens se baladent, rient, et me sourient avec douceur.
Le téléphone sonne. Je tressaille à peine et décroche par réflexe. Sa voix est pressante, lourde. Il parle vite, déverse, réclame, accuse, insiste. Ses mots glissent sur moi comme une pluie lointaine. Je les entends, mais ne les reçois plus.
Mon esprit est vaste, neutre, lucide, en paix. Tout est clair. Je comprends, je vois, je ressens tout. J'observe sans émotion ni jugement. Il tente de jouer sur ma compassion, d'utiliser son chaos pour me retenir. Centré sur lui-même. Il ne veut pas être aidé, il veut juste être écouté. Plus il parle, plus je sens le contraste : lui, noyé dans ses démons, moi, allongée dans la beauté du monde… dépouillée, lucide.
Je reste dans la lumière. La mer s'échoue doucement. Les rayons glissent sur ma peau, et me ressourcent. Je suis la vie. À l'intérieur, simple, évident, un NON silencieux s'installe. Il tient tout seul. Sans émotion. Mélange de fatigue lucide. Je ne peux plus porter ce qui ne m'appartient pas. Mon corps me le dit. La mer me le dit. La lumière me le dit. Je reste là, je comprends. Je me protège enfin. Je fais partie du tableau, je suis chez moi ici. Vivante, présente… infinie.
Dimanche c'est Show !
Le journaliste — Que s'est-il passé en toi exactement ?
L'auteure — Je n'avais plus d'énergie. Mon corps a dit stop, la vie a pris le relais. La vie prend soin de la vie.
Le journaliste — Tu es dans un état hyperlucide ?
L'auteure — Oui. Je l'aime profondément, même si notre histoire m'a fait tomber. C'est le problème de s'écouter parler, il n'a aucune idée de ce que je vis, pense ou ressens… Notre relation a réveillé nos peurs, en miroir. J'aurais vraiment aimé les dépasser ensemble, mais j'ai dépassé mes limites, j'absorbe l'énergie comme une plante boit la pluie pour se maintenir en vie. Je vois tout… détachée.
Le journaliste — On est loin d'une com-rom ?
L'auteure — Ok, ce n'est pas une comédie romantique, mais je peux en rire, c'est ça la vraie vie, je m'entraîne à poser mes limites pour ne plus reproduire ça toute ma vie, et qui sait, je ne suis pas à l'abri d'un happy end !
Le journaliste — Et le Viking, a-t-il réussi à dépasser ses peurs ?
L'auteure — À sa manière !
Le Viking — Rompre m'a permis de lâcher mon rêve de vie nomade. J'ai retapé une maison où je me sens en sécurité, avec mes 3 Big Dogs pour me protéger. Ils ne peuvent pas se passer de moi, je lis l'amour inconditionnel dans leurs yeux. Je commande, ils suivent, c'est parfait !
L'auteure — Ils sont dressés pour aider les Roussis, victimes du mal des Terres Brûlées ?
Le Viking — Quand je panique, ils posent la patte ou leur museau sur moi, pour m'empêcher de paniquer, jusqu'à ce que ça passe, ça m'aide. Je les adore !
L'auteure — Tu ne t'es pas fait accompagner ?
Le Viking — Pas besoin, je les ai dressés tout seul, je vais très bien. (Il boit une bière.)
Le Viking — Quand on a fini le tournage, on est tous rentrés chez nous, avec la Hache. Des hommes brisés, obligés d'avaler nos spécialités vikings. On est restés dans cet état d'esprit pendant tout le montage. Vu qu'on n'avait aucune nouvelle, on a pensé que mon rayonnement avait grillé la pellicule numérique, et qu'on allait devoir vivre chez mes parents, rois des Vikings, dans la Forteresse de Fjordgard, tout en haut des falaises noires qui dominent l'océan. Mais mon père m'aurait banni dès la sortie du film, parce que je le traite de narcissique, j'ai même envisagé d'aller vivre au Nord Ultima pour fuir sa tyrannie ! On est restés dans cet état d'esprit jusqu'à la première !
Le journaliste — Et comment s'est passée la première ?
L'auteure — On a fait une projection spéciale à Palmeria, sur la Presqu'île du Sel.
Le Viking — Les 2 sœurs trouvaient que c'était plus “cinématographique” de projeter sur la mer, entre La Ciotat et Saint-Tropez, moi je croyais que c'était en hommage aux frères Lumière et à Brigitte Bardot !
L'auteure — Oui, on tenait absolument à ce que la première soit projetée en mer, par temps calme, au coucher du soleil, parce que c'est là qu'on a grandi, on voulait partager notre bonheur dans ce site fabuleux. Il fallait voir ça ! C'était merveilleux, tous les bateaux réunis, avec leurs lampions et leurs bougies, le ciel était tout rose, et on a projeté le film sur les voiles de son bateau devant l'Île du Croco, c'était tellement beau !
Le Viking — Magique ! Le public a adoré ! C'était très étrange d'être sur mon bateau. C'est là que j'ai eu l'idée de faire d'une pierre 2 coups, de projeter le film sur le bateau partout où je pourrais participer à des courses de voiliers : à la Sail Amsterdam, à la Barcolana à Trieste, en Italie, à la Kieler Woche en Allemagne, et aux Tall Ships Races !
L'auteure — Et on l'a fait ! Le film a eu un succès fou chez les marins… Si le vrai Viking avait existé, il y aurait eu beaucoup trop de monde pour lui !
Le Viking — Mais moi ça ne me dérange pas d'être le centre d'attention, c'est normal pour un demi-dieu.
L'auteure — Et l'avantage en bateau, c'est qu'on peut partir sur les îles, j'adore rester dormir dehors dans mon hamac, sous les étoiles…
Le Viking — Pendant que je bois des bières, je fais la tournée des grands-ducs, on fait la fête jusqu'au petit matin, avec les membres des équipages concurrents, c'est moi qui ramène les croissants !
L'auteure — Moi, je ne le suis plus dans ses excès alcoolisés et son besoin de compagnie pour éviter ses cauchemars. Pendant ce temps, je profite de mon hamac, en paix. Je regarde les étoiles filantes et je rêve, c'est souvent comme ça que les idées me viennent pour mes prochains projets.
Le journaliste — À quoi attribuez-vous le succès du film ?
Le Viking — Le film n'est pas vraiment une comédie romantique, mais c'est drôle, et Coraline est une vraie romantique… du coup c'est touchant.
L'auteure — Faut dire que j'ai toujours été amoureuse rejetée. Alors quand ce film a eu du succès auprès des marins, j'ai été très surprise, parce que je ne m'attendais pas à ça.
Le Viking — C'est à cause de moi ! On a distribué des lunettes de soleil à tous les spectateurs, pour ne pas se brûler la rétine ! C'est fou de voir le soleil en 3D, ils étaient fans ! Alors de manière subliminale, j'ai peut-être laissé déteindre le rôle du Viking sur des parties de moi… Ce qui était une grave erreur.
L'auteure — C'est sûr, surtout pour ton foie ! Et parce que le Viking, avec ses élans romanesques, est un grand romantique à sa manière, un demi-dieu, il faut du glorieux sinon rien, il a naturellement beaucoup de charme et du succès auprès des femmes. Mais au final, il est seul et il en souffre. Il n'est pas très entouré, car il finit toujours par vouloir contrôler sa partenaire, alors le piège est de manquer d'autodérision.
Le Viking — C'est pour ça que je me suis remarié avec mon ex-femme, elle me comprend, elle. Elle me suit, ne dit rien, c'est moi qui décide tout et on fait comme je veux, c'est le mieux ! Les enfants viennent à Noël, et le reste du temps, je teste mes bateaux…
Le journaliste — Finalement vous vous êtes rangés ?
L'auteure — Disons qu'on rêvait d'aventure… mais qu'après un petit détour émotionnel et géographique, on a fini par retrouver notre maison. Comme dans L'Alchimiste de Paulo Coelho, chacun a découvert son trésor à sa manière.
Les fiches pratiques tirées de ce chapitre :