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Couverture du roman Le Hamac et les Colibris, de Karine Baridon — une femme rousse allongée dans un hamac blanc sur fond turquoise, trois colibris de couleur au-dessus d'elle, et une comète traverse le ciel

Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 25 — Conseil en défaveur — Au tribunal des moulins à vent

Raymond Devos
Un mot peut en cacher un autre, surtout s'il est en embuscade dans un dictionnaire.


Mon Diseur de Runes blablatère pour défendre mon innocence, en me tenant la main. Le lundi, il me dit blanc, avec des arguments solides et structurés, d'un ton calme, assuré et convaincu. Je le crois sur parole.

Le mardi, il me dit noir et me soutient avec aplomb qu'il a toujours pensé noir. Le mercredi, il me dit gris. Le jeudi vert, et le vendredi je vois rouge ! C'est de plus en plus flou, j'ai dû mal comprendre. Il faut dire qu'il parle 5 langues couramment. Alors que je traduis l'anglais comme une vache espagnole. Sûrement un quiproquo linguistique absurde.

Mais un doute subtil s'installe… c'est moi qui ai mal compris, ou bien ? J'ai rêvé ou je ne comprends plus rien ? Alors juste par acquit de conscience, pour vérifier, jour après jour, je note ses paroles mot pour mot, avec la neutralité méticuleuse d'une greffière suisse.

Lundi blanc, mardi noir, mercredi gris… Devant les preuves irréfutables, écrites noir sur blanc, je ne peux plus nier l'ironie. Je suis victime d'un coup monté. L'homme de Runes n'a pas de parole. Il met tout à ma charge et prépare ma chute avec soin. Au rocher des vérités, il m'affiche coupable. Sur sa plaque nominative est écrit :

“Conseil en défaveur”

Je ne suis pas folle. Je me fais juste manipuler, par ses élégants jeux de mots et ses suggestions à double sens. Il me dessert avec raffinement, me trahit avec politesse, me fait tourner en bourrique avec un sourire innocent. Mon chéri baragouine tout et son contraire, du moment que ça sert son intérêt. Ce n'est pas vrai, mais ça l'arrange. Ah d'accord ! Ça me rassure !

Je comprends mieux ! Il fait le Conseil des Anciens, le Diseur de Runes et le Maître des Runes, à lui tout seul. Et je suis l'accusée, appelée au rocher des vérités. Il me regarde avec son visage d'ange, il me rassure. Mais tchatche contre moi, et me condamne pour le crime “d'être moi”.

Lui — Accusée, levez-vous. Jurez de dire toute la vérité, rien que la vérité ! Dites “je le jure !”

Moi — Je le jure, votre Gravure.

Lui — Sachez que tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous, et sera répété, déformé et amplifié ! Est-il vrai que vous êtes, je cite : “trop différente” et “trop sensible” ? Répondez ! Ou taisez-vous à jamais !

Moi — Vrai, votre Gravure ! Parfois je suis un peu “trop émotive et trop sensible”, mais c'est normal pour une planète ! Je suis très différente d'un astre, votre Gravure. J'ai un noyau magnétique, c'est ma nature de tout ressentir.

Mais je suis aussi drôle, honnête et bancale. Le soleil projette ce qu'il croit, du moment que ça l'arrange et sert ses intérêts. Il fait la pluie et le beau temps, ça change tous les jours. Il projette. C'est tout.

Mais la planète ressent. Ce n'est pas un crime, votre Gravure. C'est ma nature.

Lui-même — Objection, votre Gravure, l'accusée porte des jugements infondés et sans preuves.

Lui l'autre — Objection acceptée, répondez simplement par une phrase !

Re-Lui — Vous êtes accusée d'être, je cite : “trop sensible. Trop clumsy. Trop stupide. Trop dépendante. Trop authentique. Trop libre.” Reconnaissez-vous les faits dont on vous accuse ?

Moi — Oui, votre Gravure. Je préfère être libre qu'avoir raison.

Lui (se tournant vers l'autre Lui) — Devant l'éloquence des aveux, je n'ai rien à ajouter.

Moi — ???

Lui — Accusée, levez-vous. Le Conseil des Anciens a tranché. La douloureuse est tombée.

Moi — Bonne pâte, docile, je me lève.

Lui — Vous êtes reconnue coupable d'être vous-même. En conséquence, vous êtes condamnée à relire “L'art de perdre, même en faisant tout bien !”

Moi — Merci, votre Gravure. Je suis libre ? Je peux y aller ? Bon, je n'ai rien compris, mais peut-être qu'un jour j'écrirai un livre sur : “L'art de ne plus me sentir coupable, même quand l'autre me culpabilise”. “L'art d'utiliser le langage, quand la question est truquée, pour dénoncer la manipulation”.

Dimanche c'est Show !

Le journaliste — Alors, c'est quoi “L'art de ne plus me sentir coupable, même quand l'autre me culpabilise” ? Tu sors ta cape de super-héroïne ou tu restes zen ?

L'auteure — Je vois tout de suite qu'il me culpabilise, c'est ma clé, mon signal d'alarme. Soit il me culpabilise pour garder le pouvoir, soit il est persuadé que je suis coupable, parce qu'il projette ses blessures sur moi. Mais ça ne parle que de lui, pas de moi. Donc je ne me culpabilise pas. C'est ma clé, je m'en fiche, je suis comme je suis, je ne changerai pas, et je ne me remets pas en cause.

Le journaliste — Et si parfois, tu devais te remettre en cause ?

L'auteure — Bien sûr, je me remets en question, mais je ne me culpabilise pas. Je reconnais mes limites, mes erreurs, et je me corrige, mais sans culpabiliser. À force de tomber dans le panneau, j'ai compris la différence entre les deux : je ne me culpabilise pas, et je ne cherche pas à me punir. Je me remets en question pour être lucide et réaliste. Ce n'est pas pareil.

Avec le Viking, par exemple, je me pliais en 4 pour maintenir le lien… alors qu'il projetait ses propres conflits sur moi. Aujourd'hui, je ne me fais plus avoir. Parce que j'ai compris le plus important : je ne culpabilise plus pour maintenir un lien qui me culpabilise et me vide… parce que l'autre n'a pas réglé ses problèmes et les projette sur moi. C'est sans fin. Je ne suis plus une enfant.

Le journaliste — Donc tu utilises le langage pour dénoncer la manipulation, et du coup le Viking est une métaphore ?

L'auteure — Exactement. C'est un type de langage qui accuse, qui culpabilise, qui condamne et qui te fait croire qu'il te rassure dans la même phrase… un peu comme un autocorrect émotionnel, mais en plus vicieux.

Le journaliste — Et tu retournes l'arme du langage contre le manipulateur ?

L'auteure — Oui. Je ne me laisse plus avoir par sa culpabilisation. Et je dis ce qu'il fait avec humour, parce que si je prends ça trop au sérieux, là oui… je me fais bouffer. C'est l'art de ne plus culpabiliser quand la question est truquée, sans perdre mon sourire.

Mais franchement, la grosse différence aujourd'hui, c'est que je ne cherche plus à convaincre, je n'ai plus besoin d'avoir raison. Je ne combats plus dans des arènes qui ne sont pas faites pour moi. Mon arène, c'est le texte, l'humour, la narration, le décalage. J'écris, je pose le temps, je gagne sans combattre. Je n'écrase personne, je n'impose rien, j'ouvre des fenêtres. Et après avoir repris mon espace et ma paix, je peux jouer avec le film, la fantaisie, l'humour… plus de culpabilisation, juste le plaisir de créer.

Le journaliste — Ah oui, le film ! On va en parler un peu plus tard…

Les fiches pratiques tirées de ce chapitre :