← Tous les chapitres

Couverture du roman Le Hamac et les Colibris, de Karine Baridon — une femme rousse allongée dans un hamac blanc sur fond turquoise, trois colibris de couleur au-dessus d'elle, et une comète traverse le ciel

Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 23 — Jazz… côté sombre

en clair obscure


Le Viking dans son garage à bateaux, cigarette au bec, écoute “Radio Jazz”, en réparant ses bateaux et ses voitures de collection, il met son cœur à l'ouvrage, avec la passion d'un enfant qui a des étoiles plein les yeux. Il a créé une association pour préserver ces joyaux. Buick Roadmaster, Cadillac, Chevrolet Fleetline, Bugatti Atlantic, Jaguar XK, aux formes arrondies élégantes, 100 % d'époque.

Il conduit une Rolls-Royce Phantom, sa mascotte emblématique à l'avant du capot, la Spirit of Ecstasy se dresse comme un viseur. Au volant, on croirait qu'il s'apprête à buter Al Capone. Dans les virages, elle est lourde comme une enclume et vire comme un paquebot, au freinage, sa force d'inertie continue sa course, emportée par sa tôle épaisse.

La voiture des élites à la prestance imposante, est un monstre d'élégance, classe, "XXL", confort, sécurité… excès. Symbole de liberté et d'excellence. Il a démonté un canapé club classique, en cuir rouge vieilli, pour en recouvrir les sièges, et lui donne un charme anglais, rétro, élégant, confortable, atypique.

Le Viking se gare devant un jazz club vintage et en entrant il replonge dans l'ambiance d'un bar clandestin de contrebande d'alcool, géré par la mafia à l'époque de la prohibition. Dans cette atmosphère enfumée, il est aux aguets. Ici l'élégance flirte avec la menace, la beauté côtoie la violence, et chaque sourire peut cacher une lame.

Il aime l'ambiance Jazz des années 40. Le pub est son refuge et son piège, un théâtre d'ombres où la lumière du jour ne pénètre jamais. Sur le rythme syncopé d'un vieux disque de Duke Ellington, les vérités sombres se murmurent sous le manteau. C'est un habitué. Il commande un verre au bar.

Ella Fitzgerald chante "A-Tisket, A-Tasket", et sa voix cristalline caresse les murs. Le pianiste tapote un riff jazzy, vif et tranchant. La contrebasse pulse comme un cœur sombre, la batterie impose un rythme enivrant, le saxophone pleure, un blues chargé de douleur. Les verres brillent d'un reflet ambré. Accoudés au bar, les clients se laissent envahir par la magie du jazz.

Dans un coin, Le Viking écoute. Bercé par ce cocktail de rythmes fous comme son âme, il laisse défiler ses souvenirs, son verre à moitié plein. Les notes brisées parlent pour lui, son cœur frissonne. Le jazz révèle ses démons secrets que l'alcool tente d'anesthésier.

La musique raconte sa douleur, ses rêves réduits en miettes. La mélodie exprime son cri sourd, son monologue intérieur, sa vulnérabilité, mieux que lui-même. Lumière tamisée. Le jazz ralentit. La musique lui arrache la vérité qu'il refuse d'exprimer. Le Viking reste immobile, le regard figé. Il retient ses battements de cœur.

Derrière sa gueule d'ange, il traîne des valises pleines de bombes et de fantômes.

Sur les notes dissonantes de Thelonious Monk, les failles du Viking remontent, les blessures laissées par un père tyrannique, qui ne savait aimer qu'en dominant. Pas de "je t'aime". Plutôt une machine à broyer l'âme : “tu dois faire mieux, tu es un demi-dieu, tu dois être exceptionnel. Mais tu ne seras jamais assez, car tu n'es pas Moi”.

"Strange Fruit". La mélodie lourde et sombre de Billie Holiday, lui rappelle la guerre des Terres Brûlées, où le Viking a perdu son âme. Les fantômes des victimes innocentes continuent de le hanter. Le jazz est son cri sourd, son hurlement muet, sa colère effacée par le souffle d'une bombe, sa mémoire incandescente. Le jazz est son refuge, quand il ne reste que des cendres.

Les rythmes saccadés de Dizzy Gillespie reflètent ses excès, son besoin maladif de contrôle, pour maîtriser son chaos intérieur. Les éclats d'obus et de trompette ressemblent à ses colères, bruts, inattendus, fulgurants.

La mélodie Round Midnight obsédante, tourne en boucle, comme ses cauchemars. La guerre des Terres Brûlées. Les villages gazés. Les corps décapités. Les notes hésitent, les enfants tombent, les animaux, la vie effacée. La musique circulaire emporte avec elle ces images qui reviennent dans son esprit au bord du gouffre, comme un disque rayé dont il ne sort jamais.

Charlie Parker furieux, imprévisible, raconte sa déchirure, sa peur de perdre la raison. Il boit cul sec pour calmer le vacarme du doute, étouffer le volcan de la culpabilité, essayer en vain, d'oublier qu'il a peut-être… tiré sur un innocent. Ses flashbacks le rongent… et si ce n'était qu'un enfant ?... Il a peur de devenir fou.

Comme Art Tatum le virtuose, il s'accroche à la perfection, à ses règles, à son contrôle. Parce que s'il lâche… c'est le chaos. Et le chaos, il sait ce que c'est. Les monstres marins, les corps déchiquetés. Impossible, il faut être parfait. L'élégant gentleman cache un cœur d'enfant vaillant, un jeune adulte coupé en plein vol, une âme sensible, terrifiée à l'idée de se montrer fragile.

Le jazz est l'âme du Viking, qui oscille entre colère et douleur, qui cherche désespérément un endroit où se poser. Son incertitude face à mes intentions, amplifie sa peine et sa panique. Alors, c'est vrai qu'il n'est pas toujours très gentil, avec ses paniques maladroites, ses excès et ses monologues… mais il survit.

Derrière son visage angélique, ses yeux me touchent profondément. Je sais qu'au cœur du chaos vit un enfant fier et blessé. Un aventurier survivant qui a perdu ses hommes et boit pour les honorer, en racontant des blagues pour ne pas les laisser mourir de chagrin. Un homme fragile, fait de contrastes, dangereusement intrigant, qui a bien peur de devenir fou. Le saxophone reprend, plus doux, une berceuse. Le Viking sourit, un peu triste.

Alors bien sûr, ce n'est pas l'homme parfait. Mais c'est le mien. Et parfois, aimer, c'est tenir bon dans le pire, en espérant le meilleur. Sa culpabilité le ronge, ma compassion pour lui s'infiltre comme un poison. La musique soudain se tait. Le silence est lourd comme le plomb.

Heureusement… il reste mon hamac, qui allège le poids des vies, aussi légères que ces colibris qui butinent… de toutes les couleurs… mon espace de survie, mon refuge poétique des ténèbres à la lumière. Légèreté colorée presque naïve, mon sourire dans le noir… ma compassion… ma paix.

Dimanche c'est Show !

Le journaliste — La musique ne ment jamais !

L'auteure — Le jazz agit comme un miroir sonore. C'est un des rares moments où son vrai moi blessé, apeuré, émerge, en silence et sans témoins. La musique révèle la gelée tremblante de son âme, l'abîme qu'il a tenté de réprimer.

Le Viking (à demi-voix) — Désolé de te décevoir, mais je le déplore, je ne serai jamais nu, en public, face à mes peurs … imaginaires tout droit sorties de ton invention !

Le journaliste — Un tournant, cette scène. On comprend sa culpabilité, son auto-destruction… On est loin des comédies romantiques.

L'auteure — Aucun de nous ne pourrait jouer le rôle du "charmant", ce serait vite ennuyeux. Comprendre ses blessures explique ses excès. Sans le juger, mais sans tout accepter non plus.

Sa tendresse est désarmante, son tempérament explosif. Le contraste suffit à le rendre fascinant… et dangereux. Mais je risque fort de m'y perdre.

Le Viking — Je préfère être ce personnage complexe et fascinant en même temps. Pour quelle obscure raison, est-on toujours attiré par le méchant ? Cela signifie-t-il que nous sommes tous méchants ?

L'auteure — Humains, surtout. Nos peurs sont la face cachée de l'expérience. Dans la vie, drame et comédie se mêlent. Ce sont elles qui nous téléguident, alors on ne peut qu'en pleurer, en rire, ou les deux en même temps ! Bienheureuse celle qui doute, en espérant être soutenue. Comme Socrate le disait : “Marie-toi avec le bon, tu seras heureuse. Avec le mauvais, tu deviendras philosophe…”

Le journalisteCette fin est éclairante !

L'auteure — J'accepte la vulnérabilité, alors je peux regarder tous les aspects de l'humain sans juger. J'accueille les peurs comme les joies. Je compatis sans me noyer dans les traumas, la douleur, la lourdeur de l'horreur. Même dans l'ombre, il y a de la lumière. Le comprendre me permet de refuser le noir et blanc. Je transforme les jugements hâtifs en nuances, en colibris de toutes les couleurs. Je choisis, en pleine conscience, d'alléger, de dédramatiser et d'en rire. C'est ma force. Je crée ailleurs, avec légèreté et liberté. Ma compassion est mon antidote au poids de nos vies. J'écris pour comprendre les nuances et évoluer.

Le journaliste — Pourquoi aimes-tu le jazz ?

Le Viking — Et le rock ! J'aime la musique en général, c'est un langage universel, brut et sincère. Elle transmet nos émotions. C'est mon sanctuaire, le seul moment où je peux être moi-même, sans public.

Le journaliste — As-tu grandi dans la musique ?

Le Viking — Maman était chanteuse de jazz et musicienne. J'ai été bercé dès l'enfance par sa voix enjôleuse qui a séduit mon père. Le roi viking était marchand d'art. Il sillonnait les mers pour dénicher des trésors. Ils m'ont transmis le goût du jazz et de l'esthétique. C'est dans mon sang, c'est précieux !

Le journaliste — Tu es aussi à l'aise dans un yacht club chic que dans un troquet bruyant avec tes potes ?

Le Viking — Je peux baiser la main de la reine-mère du Bas-Valhalla ; discuter peinture avec un galeriste… Je connais les codes de la haute société. Mais je reste un Viking XXL. J'aime la chaleur brute des pubs, c'est ma vraie famille, ma 2ème maison.

Le journaliste — Parle-nous de ton goût pour les objets de collection.

Le Viking — Le beau prend de la valeur avec le temps ! J'aime les objets uniques, vrais, solides, sans artifices. Et j'ai toujours aimé les contrastes, j'adore ouvrir la boîte à gants de ma Bugatti Atlantic, sortir 2 verres en cristal pour déguster un Scotch de caractère dans mes fauteuils club, face à l'océan devant les éclairs qui se déchaînent… puis j'ouvre ma portière pour savourer mon hareng sous la pluie. J'adore ! C'est la vie !

L'auteure — C'est sûr qu'à l'intérieur, on se croirait dans un club de gentlemen, avec la radio jazz en fond. Mais je préfère, le grand air ! Tes bateaux old school, restaurés avec soin… sont totalement dépaysants.