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Couverture du roman Le Hamac et les Colibris, de Karine Baridon — une femme rousse allongée dans un hamac blanc sur fond turquoise, trois colibris de couleur au-dessus d'elle, et une comète traverse le ciel

Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 16 — La dinde aux marrons

(saga la montagne épisode 4)

Il y a Noël dans les contes de fées. Et le jour de l'an avec le Viking, bien arrosé ! Et moi, la dinde aux marrons ! Bien farcie !


C'est la trêve…

Après une semaine de rage, le Viking agite le drapeau blanc. 15 minutes qu'il ne râle plus ! Ça fait bizarre…

Lui — C'est le jour de l'an ! Enterrons la hache de guerre, je t'invite au restau !

Moi — Pas besoin, j'ai envie de dormir, et je n'ai pas encore reçu mon salaire.

Lui — Allez, ça va nous faire du bien de changer d'air et de faire la fête !

Moi — Non, je suis exténuée, j'ai vraiment besoin de rattraper mon sommeil.

Lui — Viens, je t'invite, on va se détendre un peu.

Moi — Tu crois ? Ouais, tu as peut-être raison, et si on allait au village ?

Lui — Non, je n'aime pas.

Moi — Et dans la station ?

Lui — Non plus, j'ai une idée ! Si on allait juste à côté, comme ça on peut boire et rentrer à pied.

Moi — Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Je travaille ici, ça ne va pas du tout me détendre, c'est la soirée de l'année ! Mon patron organise un dîner pour toute la station.

Lui — Si, c'est la meilleure option, voilà c'est fait, j'ai commandé, allez viens dans mes bras, “kiss kiss”.

Le Viking s'invite, avec son Big Dog d'un mètre. Le patron, obligé, accepte…

Moi, sourire gêné, je suis sur le qui-vive. Sous son air charmant, ça fait une semaine que le Viking est tendu comme une corde de violon. Je m'attends au pire. Il cherche un prétexte. Bingo ! On a placé notre table (ou plutôt son ego) au milieu du couloir.

Lui — C'en est trop !

Moi — Ne fais pas d'esclandre, s'il te plaît, on y est, on y reste.

Le Viking se lève bruyamment, titube lourdement, et hurle à qui mieux mieux :

Lui — On s'en va, suis-moi ! C'est moi ou ton patron ! Tu me suis ou c'est fini !

Moi — Sympa l'ambiance !

Ça y est ! Il y est arrivé ! Il a choisi le jour de l'an. Le vrai, le seul, le douloureux.

Je le suis pour éviter le pire, ne pas déranger les clients, ni mes collègues aux regards gênés qui font de leur mieux pour détendre l'atmosphère, ni mon patron, pour qui le Viking n'a aucun respect.

Il m'a bien baladée, bien mise dans le caca !

Je compte bien revenir m'excuser et payer nos deux repas.

Mais dehors, ça empire…

L'empereur trahi “gueule” comme un putois.

Comme le son est trop fort, je préfère le couper, je garde les images, je remplace la bande-son par une chanson de Noël de style hard rock décalé.

Le Viking, dehors dans la neige, pendant tout le temps du repas, crie, montre du doigt le restau, boit, injurie, pour que mon patron l'entende, j'imagine. Heureusement, nous, on ne l'entend pas, la musique le couvre. J'espère qu'à l'intérieur, c'est pareil.

“Ennuyeux-merdant” maximal. Il me met dans le caca jusqu'au cou !

Je dois attendre qu'il se calme.

Au bout de deux heures, je retourne voir mon patron, le nez dans les chaussettes, pas confiante du tout, du tout !

Moi — Je suis désolée, désolée, vraiment désolée. Je m'excuse pour son attitude. Je vais régler pour nous deux.

Le patron — Non. Mais par contre… tu peux faire tes valises. Et il me vire.

Sauf que, sur le moment, ça ne s'est pas passé comme ça du tout, du tout ! Bien au contraire, il me sourit et dit :

Le patron — Non, ça ira. Vous n'avez rien mangé.

Moi — Mais si, j'y tiens.

Le patron — Non, ça ira, vraiment, c'est pour moi !

J'accepte, pas convaincue du tout, du tout ! Je n'aime pas lui devoir une fleur. Mais comme il ne m'a pas encore payé mon salaire, sincèrement, ça m'arrange.

La vengeance est un plat qui se mange glacé.

Obligée d'attendre ma paye, il fait traîner… juste assez pour ne plus avoir de clients. Il attend que le Viking accélère la mise à mort, pour me mettre le coup de grâce.

Ça se joue entre ces deux coqs de combat aux egos surdimensionnés, et je suis leur mise de fond : la dinde de Noël farcie aux marrons !

Super cadeau du nouvel an : un an de galère !

La nuit interminable

Le Viking me vire trois fois du drak-car, en pleine nuit, sous la neige, par moins 6 degrés dehors. Vu d'ici, ça devient un ressort comique. Vu de l'intérieur, c'est une tragédie grecque. Non-assistance à personne en danger.

Heureusement, mon corps a des réserves, je peux encore tenir. Je reste dans ma voiture à écouter la radio dans ma tête :

“Roxanne, you don't have to put on the car light !”

Je deviens la locataire précaire de l'amour viking. Sa SDF de luxe, par intermittence.

Le lendemain

En train de masser, d'un coup, j'ai froid dans le dos. Flash de lucidité, je sens l'étau se refermer, je comprends leurs intentions en un instant. Le patron veut me virer car il n'a plus assez de clients. Le Viking veut me faire virer, pour que je le suive dans son royaume du Soumerland. Et quand je rentre du travail, prévenue par mon antenne cosmique, ça se confirme.

Lui — Je n'attends pas qu'il te paye, il a déjà trop de retard, je n'en peux plus, je pars, tu vas lui dire qu'il trouve une solution.

Il a démonté ses vingt mètres d'antenne en une journée. Tout seul. Sans râler une seule fois.

Le patron — Je n'ai pas de solution ! Bye ! Et il me vire. Mais pire : j'apprends plus tard qu'il a fait croire que j'ai démissionné !

Je déteste la montagne. Je persiste et je signe ! Ils ont tous les 2 gagné. Chacun a réussi à obtenir ce qu'il voulait. Et moi, je suis marron. Glacée.

Dimanche c'est Show !

Le journaliste — Alors, tu veux sauver la demoiselle en détresse et te venger du grand méchant loup de patron ?

Le Viking — Quand la police frappe à la porte, c'est Ragnarök. Les runes sont mauvaises. On viole mon territoire. Je mets les voiles.

Le journaliste — Pourquoi le surnommes-tu “Le roi du négoce” ?

L'auteure — Parce qu'il négocie tout, dans son intérêt, pas dans le mien.

Le Viking — Tu ne m'as jamais aimé !

L'auteure — Quand l'amour s'éteint, la parole aussi. Qui s'en moque se tait. C'est ce que tu as fait. Moi j'en ris, et j'ai écrit un livre, nuance subtile !

Le journaliste — Au jeu de la vérité, que pensez-vous l'un de l'autre ?

Le Viking — Oh, c'est une femme formidable, qui souffre d'une très vilaine dépendance : la compassion. Elle a du mal à se confronter au conflit. Elle évite de dire non pour ne pas faire du mal aux autres. Elle idéalise beaucoup le côté romantique de sa vie. Elle intellectualise trop, ce qui est assez charmant, mais regrettable pour elle, car elle ne réalise pas vraiment ce dont elle a besoin.

L'auteure — Mais toi, bien sûr, tu penses savoir ce qu'il me faut, sans réaliser à qui je dois dire non en priorité. C'est vrai que me sauver en me jetant dehors par moins 6 degrés, c'est audacieux comme concept humanitaire. Tu parles de romantisme ! Si ton choix moral a mis en péril ma survie, après, il ne fallait pas t'étonner — et tu voudrais que je reparte en tournée d'expulsion dans ton pays qui parle le troll ?

Le journaliste — J'adore vous écouter râler, je ne m'en lasse pas !

L'auteure — Ah ok, ben justement, ici, le grand combat, pour moi, c'est d'empêcher le Viking de s'en mêler, parce qu'il veut toujours intervenir.

Le Viking — Oui, c'est normal, je suis Le Héros, dans l'action, c'est génial !

L'auteure — Je dirais plutôt qu'on est 2 pacifistes qui essaient de se battre.

Le Viking — Ah oui, là c'est sûr que vu comme ça, on fait de la daube ! Tu es déprimante !

L'auteure — Il me faut beaucoup de temps pour poser mes limites. Alors j'ai réussi à interdire les solutions rapides. Parce que c'est humain de rester pour préserver un lien, même si on finit souvent par trop tolérer. On s'en rend compte après coup, quand on coupe le lien, alors on s'en veut d'avoir trop attendu. Double peine ! Moi j'avance avec mes doutes.

Le Viking — Mais pourquoi t'es une lavette ? Pourquoi tu ne réagis pas ? Puisque tu n'as plus rien, pourquoi tu ne viens pas avec moi en Bas-Valhalla ?

L'auteure — Sans travail ni parler ta langue… c'est trop risqué. Fallait pas me faire dormir dehors ! Mais avec un travail je viens, je t'aime trop pour te perdre, alors je vais faire ce qu'il faut pour.

Le Viking — Tu vois, tu avoues ! Je le savais ! Tu es nulle en négociation ! Je n'aurais jamais avoué à ta place !

L'auteure — Non, toi, tu m'aurais dit “je t'aime tellement” juste pour que je te réponde “moi aussi je t'aime”, juste par besoin de reconnaissance.

Le Viking — C'est un coup bas ! Tu es une ingrate ! J'ai tout fait pour toi !

L'auteure — Oui, surtout t'en convaincre ! … mais c'est juste ton ego qui te berce.

Le journaliste (au Viking) — Parle-nous de vos disputes.

Le Viking — Oh, je m'amuse beaucoup à la faire vriller. On a des disputes de quinquas.

L'auteure — Il faut dire qu'on n'est pas de première jeunesse. On s'est rencontrés sur le tard, tous les 2. À la montagne, tu me hurlais dessus en tapant ton doigt musclé sur la table. J'ai voulu faire pareil, mon doigt a cassé net… de froid ! J'ai dû mettre une attelle et toi, tu te marrais !

Le Viking — Oui, t'es tellement “clumsy”, stupid French woman ! Tu t'es fait mal toute seule ! C'était trop drôle, car sans ton instrument de travail, on allait enfin pouvoir partir ! Hilarant !

Le journaliste — Et toi, tu n'es jamais malade ?

Le Viking — J'attends d'être à l'article de la mort pour me soigner. C'est culturel… Mes anticorps résistent à tout. Je suis une vieille graine de mauvaise herbe, increvable. Contrairement à vous, les Français, qui avalez des bonbons sucrés à longueur de journée juste parce qu'ils sont remboursés. Et après, vous vous étonnez d'avoir du diabète !

Le journaliste — Comment as-tu écrit cette scène ?

L'auteure — J'essaie de comprendre chaque personnage depuis sa lorgnette. Ici je devais savoir s'il voulait vraiment m'inviter au resto ou se venger du patron ? Je pense que la balance est de 10/90. Mais le plus dur c'est de comprendre pourquoi ? Et ça me demande de creuser le personnage. C'est pas évident de comprendre ce qui se cache derrière le comportement de défense, sinon ce serait trop simple, d'ailleurs j'invite le lecteur à inventer son propre scénario… pour trouver son “pourquoi”. C'est ce qui donne de la densité au personnage. Histoire de rigoler un peu à nos dépens.

Le journaliste — Peux-tu nous en dire plus sur lui ?

L'auteure — Oui, il est brillant, charmant, populaire. Au début, je projette sur lui toutes les qualités. Mais rapidement, dans son drak-car, je remarque ses réactions bizarres : intrusif, directif, extrême… Et il boit. Le héros traîne ses casseroles derrière lui. Et le mal des Terres Brûlées. Sur le moment, je n'ai vu que la manœuvre. Le pourquoi, il m'a fallu des années — et un club de jazz — pour le comprendre. Alors il me fait “caguer”, comme on dit dans le Sud, moi comme les autres. Et forcément ses proches finissent par s'éloigner. Au final, ça le rend profondément triste de se retrouver seul malgré tout son charme, ses bonnes intentions et sa force virile.

Le Viking — Elle m'énerve ! Elle dit n'importe quoi, elle ne m'a jamais compris ! Je suis “son” Robin des Bois, son chevalier loyal et protecteur, son sauveur ! C'est elle qui accepte trop, c'est pour ça qu'elle a toutes ces galères ! Et qui s'enferme pendant 6 mois pour écrire son roman…

L'auteure — Tu me mets en danger ! On dirait un ado paniqué avec une épée imaginaire. Toi, t'as peur d'être faible, et moi, d'être abandonnée. Résultat : perte de contrôle. Je n'ai plus de job, ni de salaire, et c'est toi qui râles ! On croit rêver !

Le Viking — Parfait. Tu n'as plus rien qui te retient. On peut enfin partir.