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Couverture du roman Le Hamac et les Colibris, de Karine Baridon — une femme rousse allongée dans un hamac blanc sur fond turquoise, trois colibris de couleur au-dessus d'elle, et une comète traverse le ciel

Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 42 — Mes héros du quotidien

En hommage à Gad Elmaleh
Quand j'étais petit, le rire était pour moi comme une langue dans la famille.


La plume — Parlez-moi de vos parents.

Moi — Quand je raconte leur histoire, je les entends rire. Mes parents sont un sketch permanent, une comédie vivante. Ils sont toujours là, on peut compter sur eux : 2 super-héros bruyants, drôles, turbulents, intenses, bien vivants. Un duo burlesque, tendre, présent, qui déborde d'amour… et de bruit. Avec eux, tout peut arriver : fou rire, impro pendant la sieste, ou opération commando parce que j'ai mis mon téléphone en silencieux.

La plume — Je vois, une famille vivante.

Moi — Vivante ! Oui, comme “Au théâtre ce soir”, avec Jacqueline Maillan et Jean Poiret ! On se poile, on se chambre, on rigole, on crie, on court, on s'aime. La bonne humeur est quotidienne, et les disputes, incluses évidemment ; nous, on se met aux abris.

La plume — Et votre mère ?

Moi — Maman est une cascadeuse professionnelle. Elle n'a peur de rien. Rien du tout. Elle saute des trains, des paquebots… Elle sauterait d'un hélicoptère sans hésiter pour aider un membre de sa famille. Un jour, elle accompagne sa vieille tante pour embarquer sur un paquebot. Elle se trompe de bateau, alors elle va voir le capitaine. Maman, toujours pratique et vaillante — “Je saute.” Le capitaine réfléchit, très calme, très officiel — “Madame, vous savez nager ?” Maman — “Oui, je suis une excellente nageuse, je saute !” Le capitaine — “NON. Vous descendez par l'échelle.”

Résultat : sa vieille tante, qui devait arriver à Bastia, est arrivée à Ajaccio. Quand ses neveux l'ont récupérée, elle leur a dit — “C'est fou ce que Bastia a changé !” Et le plus fou, dans l'histoire, c'est mon père, avec son sixième sens légendaire. À l'époque, sans téléphone portable, sans SMS, rien, il rentre de Marisola et se dit soudain qu'il va s'arrêter sur le port, juste pour vérifier que tout va bien. Il attend ma mère sur le quai et il n'est même pas étonné quand il la voit arriver de loin sur le remorqueur portuaire, comme si de rien n'était.

Et sur les pistes de ski, pareil. Un jour, je perds mon appareil dentaire. Maman, ni une ni deux, ne réfléchit pas, remonte et redescend la piste pour vérifier. Grand chassé olympique, elle s'arrête net, pointe la neige du doigt : “Il est là.” Indiana Jones en Moon Boots.

La plume — Et votre père ?

Moi — Papa ferait n'importe quoi pour ses filles. C'est un super-héros, comme ma mère. Un jour, nous les gosses, on lui dit : viens avec nous, on a trouvé une rampe naturelle pour skier. On se jette dans une descente, on remonte comme un bouchon et on se retrouve sur la crête d'en face. Mon père est un adulte, plus lourd que nous, forcément. Il ne prend pas assez d'élan et se retrouve à faire l'homme-araignée, incrusté dans le mur d'en face, dans trente centimètres de neige, bras et jambes en étoile, avec les skis et les bâtons.

Un jour, quand on était petites, ma sœur et moi, on lui a demandé d'imiter l'Homme de l'Atlantide. Ni une ni deux, il le fait. Il plonge et ressort le visage tout ensanglanté, en mode crash test. Le lundi, au travail, en costard-cravate, il a une croûte du front au menton, tout le visage rafistolé. Sa collègue — “Que vous est-il arrivé ? Vous avez eu un accident ?” Mon père assume — “Non, j'ai fait l'Homme de l'Atlantide pour mes filles.” Le panache absolu.

Maman roule toujours dans de vieilles voitures. Un jour, les flics l'arrêtent et commencent à énumérer tous les défauts : clignotant mort, feu cassé, bruit suspect… C'est sans compter sa patience légendaire. Maman leur réplique — “Écoutez, je suis pressée, ma fille de 2 ans est malade. Alors mettez-moi un procès GÉNÉRAL et laissez-moi partir.” Ils l'ont laissée partir sans contravention. Incroyable. L'autorité de mon grand-père dans un corps de femme !

Un jour, un homme arrive ensanglanté à la pharmacie. Elle l'emmène à l'arrière pour le soigner. Il s'évanouit. Sa réaction ? Elle repense aux westerns et lui met de grandes CLAQUES. Le copain du type crie — “Mais madame, vous allez lui faire mal !” Elle — BIM. BAM. BOUM. “Faut bien le réveiller !”

Une autre fois, pendant que papa fait la sieste, la tornade blanche décide qu'il faut refaire la déco de la maison. On descend les tableaux, on les remonte, on bouge les meubles. Papa sort de la sieste, regarde le petit chaton d'une semaine par terre et dit — “J'aimerais bien comprendre comment ce petit chat a fait pour faire caca sur le mur ?” Il pointe la crotte au niveau de ses yeux. On regarde le chat, minuscule, par terre, le caca sur le mur, à un mètre quatre-vingts ? On sentait bien une odeur… Les tableaux ! Éclat de rire général.

Une autre fois, maman s'achète une ancienne coupée d'occasion, aujourd'hui on dirait vintage. Le garagiste lui explique — “Je vous change le moteur par un autre plus récent. Vous la récupérerez demain, quand j'irai jeter l'ancien moteur à la casse.” Maman, toujours pressée — “Non, mettez-le dans le coffre, j'irai moi-même à la casse, je préfère la conduire… vite !” Impatiente, le cœur battant, rapide comme l'éclair, elle rentre à fond, en zigzaguant. Le lendemain, direction le marché. 2 à l'avant, 2 à l'arrière. Tout à coup, on rigole : “Mais… pourquoi on a toutes de grands sombreros sur la tête ?!” Nos crânes portent le faux plafond de la voiture qui pendouille. Les vapeurs d'acide du moteur à l'arrière ont complètement brûlé l'intérieur. On éclate de rire. Autodérision totale.

Une autre fois, on part en vacances en Espagne en voiture. Ma sœur, 2 ans et demi — “C'est encore loin, l'Espagne ?” Mes parents — “Non chérie, on va bientôt arriver.” On passe la frontière. Ma sœur — “C'est encore loin, l'Espagne ?” Mes parents — “Mais ça y est, on est en Espagne !” Ma sœur, incrédule, voyant bien que rien n'a changé, recommence en boucle. Mes parents, aimants mais pas très patients — “Allez stop, le disque est fini, on s'arrête pour manger.” Au resto, ma sœur observe, écoute et déclare — “Ah ben ça y est, maintenant c'est sûr, on est en Espagne, parce qu'ici, tout le monde parle anglais !”

C'est ça, l'ambiance familiale : du bruit, du rire, de l'amour, de l'humour. On est plutôt joyeux dans la famille. Mes parents se disputent, c'est leur façon de se maintenir en forme. Nous, avec ma sœur, on déteste. On ne comprend pas pourquoi ils aiment se pourrir la vie comme ça. Mais bon, je ne peux pas leur jeter la pierre, parce qu'avec le Viking, c'était pas mieux.

Mes parents sont autoritaires, vivants, lumineux. Quand on était petites, on montait dans leur chariot, et fouette cocher. C'est le manège en continu.

La plume — Et quand vous devenez adulte ?

Moi — Ils n'ont pas changé. Mais comme ils ne peuvent plus en faire autant, ils m'ont mise sous surveillance GPS. Ils ont fondé une agence secrète : le P.I.P.I. Parents Intrusifs Pour l'Intimité. Ils suivent le même protocole tous les jours. Si je ne réponds pas le soir au bout de 3 appels, ils envoient ma sœur en intervention pour vérifier. Même si je vais bien, ça ne change rien. Ils ont peur, c'est tout.

Chez les pieds-noirs, le cordon n'est jamais coupé. C'est en kevlar, inoxydable. Le Viking en était jaloux comme un pou, il n'a jamais pu trouver mieux sur le marché. J'ai un câble USB parental branché en Bluetooth sur ma respiration. Un peu triste ? Maman appelle. Mon rythme cardiaque accélère ? Papa débarque. 2 éternuements ? Intervention du GIGN familial. On peut compter sur eux. Ils ont toujours été là pour moi, c'est des amours. Collants, contrôlants, peureux parfois, mais toujours présents, vaillants et aimants.

La plume, coach de boxe verbale — Vous devez dire NON.

Moi — À qui ? … Avec un sourire ?

La plume — Non. Juste NON.

Moi — ??? … Révélation cosmique.

La plume — La liberté, c'est l'amour qui laisse respirer, même si on éternue.

Moi — Peut-être… mais je me suis habituée. Ce n'est pas si grave, tout ça… … mais il y a autre chose.

La plume — Je vous écoute.

Moi — Même si j'aime bien être seule, je sais que ma famille est là. Mais je crois que… en fait… je n'en suis pas sûre… peut-être que finalement… j'ai peur d'être seule ?

La plume — Pourquoi dites-vous ça ?

Moi — Parce que ce matin, quand mon réveil a sonné, j'étais en plein rêve…

DRRRRIIINNG — mes peurs m'ont réveillée.

La plume — Vous voulez me le raconter ?