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Couverture du roman Le Hamac et les Colibris, de Karine Baridon — une femme rousse allongée dans un hamac blanc sur fond turquoise, trois colibris de couleur au-dessus d'elle, et une comète traverse le ciel

Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 13 — Saga “La Montagne” — Épisode 1


Avant la montagne…

Une dame s'installe sur ma table de massage.

Elle — J'ai quelque chose à vous dire. Je suis médium. J'ai un message pour vous.

(J'ai les mains dans son dos, pas le choix.)

Moi — … Je vous écoute.

Elle — Vous êtes des flammes jumelles… Il vous aime comme un fou.

Moi — … … … C'est possible… Mais j'en doute.

Elle — Vous vous connaissez… Vous vous reconnaissez… Vous êtes là pour vous révéler l'un l'autre.

Moi — … hum… On ne se comprend pas toujours.

Elle — Vous n'y croyez pas.

Moi — On s'est engueulés hier soir. Parce qu'il a paniqué dans un train. Je croyais que c'était réglé, mais il est revenu à la charge.

Elle — Mais on me dit… Il vous aime comme un fou…

Moi — …

Elle — Vous avez demandé… vous avez reçu… Parce que vous donnez… à tout le monde… Mais pensez aussi à vous… …

Moi — ??? … Merci.

Elle — Avec plaisir. Il fallait transmettre le message.

Voilà. Elle est arrivée avec un lumbago. Elle est repartie libérée. Elle m'a juste refilé le bébé. Je n'ai rien demandé. Enfin, si : la veille, avant de m'endormir, j'avais demandé de m'éclairer. Pas à elle. Plus haut.

Le soir, je raconte l'anecdote au Viking.

Lui — Une médium ? Qui t'a dit quoi ?

Moi — Qu'on était des flammes jumelles.

Lui — Des quoi ?

Moi — Que tu m'aimais comme un fou.

Il pose sa bière. Il ne dit rien pendant 3 secondes (ce qui, chez lui, constitue un événement géologique).

Lui (bas) — T'avais pas besoin d'elle pour le savoir ! Mais elle a raison, tu le sais.

Et pendant une seconde, je suis la femme la plus tranquille du monde.

2 jours plus tard.

Lui — Quelle médium ?

Moi — Celle du massage. Tu as dit qu'elle avait raison.

Lui — Je n'ai jamais dit ça. Tu inventes. Je ne crois pas aux médiums, c'est des charlatans. Elle ne sait pas ce que je pense. Je vais la traîner devant le Thing.

Voilà. Ça me rend folle. Il peut dire une chose et son contraire, sans ciller. Même verve, même certitude.

Et moi ? Même doute. Je ne sais jamais s'il ment, ou dit la vérité. Seule certitude, il a l'air convaincu.

Il m'a fallu 47 chapitres pour démêler le vrai du faux.

Je sais. Vous vous dites que c'est le moment où j'aurais dû me méfier. Non. C'était avant, quelques mois plus tôt. Quand l'été battait son plein. À l'époque j'étais à mon compte, je travaillais non-stop.

Lui — Arrête tes accompagnements, fais juste des massages !

Moi — Je souris… Merci, mais non ! Les conseilleurs ne sont pas les payeurs ! Ça fait des mois que je prépare tout…

Un mois plus tard, après m'avoir gentiment saoulée de mille et un conseils non sollicités, un peu fatiguée d'argumenter sans fin, je cède. Pour qu'il arrête. De me mettre la pression pour que je fasse comme il veut. Il est comme ma mère, il ne lâche rien. Alors, comme dit ma sœur, mieux vaut être libre qu'avoir raison. Mais au lieu de lui dire oui-oui et de faire comme je veux, je fais ce qu'il veut, même si j'ai de gros doutes…

Moi — Tu crois ?…

Erreur de débutante.

Exit l'accompagnement, je me concentre sur les massages. L'été s'écoule comme un long souffle chaud, je travaille non-stop. Puis l'automne se retire presque sans bruit, et les clients avec. L'hiver est là, pesant et silencieux. Le travail se fait rare et mes journées s'étirent…

Le Viking, fidèle à lui-même, s'inquiète pour ses projets. Et me reproche de ne pas venir le rejoindre plus souvent. Mais je n'ai pas les moyens de changer de pays pour satisfaire son impatience. J'aurais peut-être pu travailler à distance, si j'avais développé ma deuxième activité comme prévu. Mais j'ai suivi ses bons conseils, au lieu de m'écouter. Et voilà le résultat !

Lui — Tu n'as pas assez de travail, viens me rejoindre.

Moi — Quand tu veux, dès que je trouve un job. J'ai essayé. Mes mains ne parlent pas assez bien ta langue pour être embauchées.

J'interviens dans une thalasso depuis 5 ans. La cheffe me propose un CDI. Mal payé, certes. Mais un CDI, à 10 minutes de chez moi, au bord de la mer, où je connais tout le monde. Y'a pire.

Lui — Pars de là, ils te proposent le smic. Je ne laisserai pas ma femme se faire exploiter. Trois masters, 20 ans d'expérience, tu vaux bien plus que ça !

Il a raison, c'est mal payé, et c'est partout pareil. Ni mes diplômes de communication, ni mes 20 ans d'expérience n'y changeront rien. C'est sa spécialité, de pointer du doigt là où ça fait mal, en ignorant les autres avantages dans la balance. Avec des arguments imparables, en anglais, à trois heures du matin.

Lui — Prends un travail saisonnier en France. Tu auras des vacances et tu viendras me voir plus souvent. On pourra faire des projets.

Emballé, c'est pesé. Je décline le bord de mer.

Sauf que la thalasso tarde à me verser mon salaire. J'appelle. Je rappelle. Je me déplace. Et je finis par tomber sur la RH, une nouvelle, qui me la joue à l'envers. Première fois en 5 ans que je m'énerve. Trop tard : 5 ans de bonne entente grillés en un quart d'heure.

Bilan : j'ai refusé le CDI, je me suis fâchée avec la RH, et je pars travailler ailleurs. (Excellent conseil. Vraiment. Merci.)

Je trouve un boulot saisonnier mieux payé à la montagne. J'organise tout, loue mon appart, engage une conciergerie pour gérer les locations.

Lui — Demande une place pour le drak-car, je viendrai te rejoindre, on ira faire du ski.

Je négocie la place, boucle tout. Toute seule. En trois semaines. (Je ne gagne pas assez pour être à l'aise. Mais je me bouge, et ça, personne ne me l'a jamais donné.)

Et je nous imagine déjà, tous les deux, à la montagne. Pendant que je travaille, il fait du ski, dévale les pentes sur fond blanc scintillant de mille paillettes. Et le soir, on se retrouve au coin du feu, musique douce, rires heureux. Câlins chaleureux sous la couette. Le bonheur !…

Mais comme souvent dans la vie… la réalité ne suit pas le plan.

Je déteste la montagne. Je suis une fille du Sud. Rien que le mot “montagne”, je givre.

Plein hiver. Il roule toute une journée pour me rejoindre. Pendant ce temps, je masse jusqu'au soir. Après huit heures de route, il arrive, infroissable, en boots rutilantes, s'attendant à un comité d'accueil royal. Mais personne ne me prévient qu'il est là. Je n'ai pas une seconde à moi, les massages s'enchaînent…

Il trouve un réceptionniste zélé, qu'il prend pour le patron.

Le réceptionniste — Bonjour Monsieur, que puis-je faire pour vous ?

Le Viking — C'est une blague ? Où sont le champagne et les confettis ? Elle devrait être ici à m'attendre ! Je suis son invité !

Le réceptionniste — Attendez, je vérifie… Quel est votre nom, Monsieur ?

Lui — Sverre af Haldorholm.

Le réceptionniste — Je ne vois personne de ce nom, Monsieur.

Le réceptionniste ne sait pas de “qui” cet étranger parle. Et à vrai dire, c'est le cadet de ses soucis. Il s'en contrefout royalement.

Son patron n'a pas fini les travaux de l'hôtel. Et depuis un mois, il a réquisitionné tout le personnel saisonnier pour nettoyer le gros œuvre. Alors il enchaîne les heures sup' non payées et court après un rythme que personne ne maîtrise. Il n'a pas signé pour ça. Ce soir, après le service, il pose sa dem' !

Du coup, il file un vague plan des pistes au Viking, tourne les talons et repart travailler sans un regard.

Le Viking, humilié par cet accueil impoli, fatigué par son voyage, commence à bouillir. Excédé de m'attendre, le dragon s'impatiente. À peine arrivé, il veut déjà repartir. Je le rattrape juste avant qu'il s'en aille. Il m'engueule et il me tient par la taille. Il ne s'en rend même pas compte.

Moi, si. Je le sens, je le vois, et je n'ai aucune envie de l'écouter râler — juste de l'embrasser. Je ne résiste pas. L'aimant m'attire contre lui, on reste collés. Mon compte est réglé.

Et je comprends que cet hiver-là sera loin de ressembler au calme que j'avais imaginé…

Le chaos commence… Je bosse. Il râle. Je fais des heures sup. Il fume. Le planning change. Il fait la tête. Je rentre KO. Il boit des bières. Beaucoup.

Je déteste la montagne. Je suis une fille du Sud. Rien que le mot “montagne”, je givre.

Dimanche c'est Show !

Le journaliste — Pourquoi as-tu cédé et stoppé ta deuxième activité ?

L'auteure — J'ai cédé par lassitude, pas par naïveté. Je n'étais pas dupe.

Le Viking — C'était un bon conseil. C'est toi qui te sous-estimes, au lieu de leur dire “fuck” et de te barrer.

L'auteure — Je me suis retrouvée sans travail. C'est précisément le genre de moment où “le roi du négoce” commence à scier mes bases, pour que je vienne le rejoindre.

Ma sœur — Le piège se referme.

Le Viking — Ça n'a rien à voir. C'était un excellent conseil. Elle a trouvé un job mieux payé. C'était le but.

Ma sœur — Il ne ment pas. Il le pense vraiment. Logique parfaite et démente.

L'auteure — C'est l'effet domino. Chacun de ses conseils crée un nouveau problème. Que le conseil suivant prétend résoudre.

Le Viking — C'est parce que tu ne sais pas l'appliquer, c'est tout. Tu n'as jamais su te battre.

L'auteure — … On passe à la suite ?

Le journaliste — Mais tu détestes la montagne !

L'auteure — … Je sais. Alors pas la peine de s'éterniser…