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Couverture du roman Le Hamac et les Colibris, de Karine Baridon — une femme rousse allongée dans un hamac blanc sur fond turquoise, trois colibris de couleur au-dessus d'elle, et une comète traverse le ciel

Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 7 — Dring, mes parents


Daniel PennacSaga Malaussène


La tribu, c'est le chaos qu'on préfère.


On ne tue pas les ogres, on apprend à vivre avec.


Aimer, c'est encaisser avec style.


Yoga

Tous allongés en méditation profonde, notre être intérieur envoie notre amour au monde. Silence absolu. On est tous UN

DRRRRIIINNG

Chapitre 7 du roman Le Hamac et les Colibris : dans une salle de yoga baignee de lumiere doree, une douzaine d'adultes allonges en relaxation gardent les yeux fermes pendant que Coraline, aux longs cheveux auburn, grimace en tendant la main vers son telephone qui sonne ; des fleches a pointe de coeur convergent vers elle.

La compassion collective se condense sur moi. À chaque sonnerie, des flèches d'amour empoisonnées déchirent mes viscères de poupée vaudou !

La torture fait une pause. Soulagement général.

Puis repart en boucle. Mon être intérieur bondit pour répondre. Réflexe de survie, plus fort que moi !

MoiC'est un test de patience. Si quelqu'un s'énerve, il a perdu.

(je chuchote) — Allô Maman !

Maman — Bonjour ma chérie, ça s'est bien passé ton cours de yoga ?

Moi — Génial ! Timing parfait, tu as un vrai talent ! Tu m'appelles en pleine méditation. Ma dignité vient de quitter la pièce en courant !

Maman — Tu devrais couper ton téléphone, tu déranges tout le monde. Tu n'as pas honte ?

Moi — Je fais une étude sociologique pour savoir combien de gens me regardent de travers en 3 secondes.

Maman — Coupe ton téléphone, ce n'est pas la première fois que je te le dis.

Moi — Trop tard. La communauté des yogis pacifiques m'a gentiment raccompagnée à la porte.

Salsa

Du coup, j'ai opté pour la salsa… Je dansais plus jeune, avec des profs latinos, j'aimais bien, c'était convivial, tout le monde était décontracté, on va bien s'amuser…

Ici, on sent tout de suite que la danse, c'est du sérieux. On danse en silence, le visage concentré.

La prof annonceMettez-vous par 2.

Aussitôt, les couples rejoignent leur moitié. J'avance vers le seul homme sans partenaire.

Moi — Bonjour, enchantée de vous rencontrer. Coraline.

Visiblement très gêné qu'on l'aborde, il ne me regarde pas, il ne me répond pas non plus, d'ailleurs… Je sens que ça va être un jeu d'enfant de me faire des amis ! La prof compte les pas. Il recompte sur ses lèvres… mais bizarrement, pas avec ses pieds ? Jambes raides, hanches verrouillées, guidage mou… il me tient du bout des doigts, tout moites… On dirait qu'il est prêt à fuir. Ça a l'air compliqué ! Je compatis. Il est fâché avec la coordination.

Chapitre 7 du roman Le Hamac et les Colibris : dans une salle de bal doree, un homme raide comme une planche tient Coraline du bout des doigts, le menton rentre et le regard fuyant vers le plafond, pendant qu'elle le regarde avec un sourire amuse, un pied leve en plein pas.

La prof lanceChangez de partenaire.

10 couples restent foudroyés sur place. Visiblement, ils ont dû prendre un coup de foudre collectif. Ils sont restés aussi soudés que des statues de Pompéi. Les yeux dans les yeux, plus rien n'existe autour d'eux…

La prof lanceMusique !

Yes ! Tout n'est pas perdu ! Je me balance en rythme… mais je crains fort d'être la seule. Les autres écoutent, statiques. Il semblerait qu'ici, la musique soit accessoire. La prof la passe au ralenti, un coup oui un coup non, en fond sonore. Je viens de comprendre pourquoi nous les blancs, on ignore le rythme : on apprend à danser sans, forcément !

DRRRRIIINNG

Et c'est reparti ! Voilà, ça m'apprendra à me moquer, maintenant c'est mon tour ! À l'autre bout de la salle de bal, mon téléphone hurle. La prof perd son décompte. Tout le monde se plante. Silence de mort. … Si je bouge, ils vont tous savoir que c'est moi.

Moi — (Svp mon Dieu ! Faites que ça s'arrête.)

Dieu — …

Moi — (Merci !)

Soulagement général. La prof reprend ses explications.

DRRRRIIINNG

Pas le choix, j'y vais. Mes nouveaux amis me fusillent du regard. Le temps de traverser la salle de bal, je m'excuse auprès de chaque couple que je croise :

— Oups, c'est l'alarme pour me rappeler d'éteindre la sonnerie, mon nouveau réveil personnalisé est déréglé.

DRRRRIIINNG (cette salle est interminable)

— C'est ma petite contribution au spectacle sonore de la soirée.

DRRRRIIINNG (elle était prévue pour valser, l'espace n'en finit pas)

— Mon fan club fait tout pour que je sois populaire, mes parents sont présidents.

DRRRRIIINNG (arrivée au bout du terrain de foot, impossible d'arrêter mon portable. Mes parents ont craqué le code. Il sonne toujours quand c'est eux. Ils ont programmé une alerte nucléaire, avec protection renforcée. Il faut 3 mots de passe pour l'ouvrir)

Urgent Maman Papa

Chapitre 7 du roman Le Hamac et les Colibris : dans une immense salle de bal doree aux lustres de cristal, Coraline aux longs cheveux auburn traverse la piste pieds nus, la main levee en signe d'excuse, sous le regard de deux rangees de danseurs immobiles ; au premier plan, son sac pose sur un gueridon et son telephone qui vibre.

DRRRRIIINNG

Mon doigt glisse, mais je n'arrive pas à prendre l'appel ! L'écran reste verrouillé ! Un jour, il faudra qu'on m'explique ce qui ne va pas avec cet écran ?

Ouf ! La sonnerie s'arrête enfin ! Magique ! Mon portable s'ouvre enfin ! 7 appels en absence ! Oh purée, ils me traquent ! Ils ne me lâcheront pas tant que je ne leur aurai pas répondu ! J'envoie un texto illico :

— Je suis en cours de danse. Switch ! Mode silencieux !

À la fin du cours, la prof me propose de laisser mes nouveaux amis salseros à leurs comptes… pour passer au cours de salsa niveau 2.

Une semaine plus tard… en plein milieu d'une passe compliquée : Doble sombrero de la plancha del brazzero enchoufla dilekeno dilekesi… qué no, qué no, qué si, qué si ! Olé !

Miracle ! Pas un seul DRRRRIIINNG.

J'ai juste oublié mon portable chez moi.

En rentrant, ma sœur, visiblement furax, est postée devant ma porte, prête à identifier mon corps. Les parents paniqués l'ont prise pour les pompiers !

J'ouvre ma porte : 7 appels manqués !

Samedi soir

Live musical chez une amie, dans son domaine viticole.

Mes amies — Alors il paraît que tu as rencontré quelqu'un ?

Moi — Oui, le voilà, il arrive ! Sverre, je te présente Cathy, Natalia, Anouk…

Mes amies me prennent à part — Waouh ! Mais tu l'as dégoté où, celui-là ? Il est tombé du ciel, c'est un astéroïde ! Il est magnifique ! Il n'aurait pas des amis à nous présenter ?

DRRRRIIINNG

Moi — Désolée, je laisse mon téléphone allumé, au cas où le président m'appelle pour sauver la France.

Mes amies — C'est ton fan club ?

Ma mère — Allô ma chérie ? Il y a du bruit autour de toi, avec qui es-tu ?

Moi — Avec des gens vraiment très louches, mes amis et le Viking.

Je me retourne vers eux — Vous avez le bonjour de mes parents.

Mes amies — Merci, nous aussi.

Je finis la conversation du soir… clic.

Mes amies — Mais t'as 50 ans !

Moi — Merci, c'est gentil, 54 en fait ! Anyway.

Mes amies — Tes parents t'appellent encore tous les soirs ?

Moi — Oui, et parfois plusieurs fois par jour !

Mes amies — Tu n'as plus 12 ans, OH LA HONTE !

Moi — Je sais, j'ai tout essayé, ça ne changera rien de toute façon. Alors j'assume.

Ça fait un bail que j'ai perdu toute crédibilité aux yeux de mes amies. Plus personne ne me prend au sérieux, quel que soit le sujet, c'est mort !

Et là, sans crier gare, le Viking qui ne comprend pas notre langue, lance à tout le monde — Non ! Ils sont très… gentils ! … J'aime !

Du haut de ses 2 mètres, le Viking vient de jeter un pavé dans la mare de leurs idées préconçues. Mes amies en restent bouche bée ! Incroyable ! Moi aussi ! C'est le seul homme, à part mon père, qui ait pris ma défense, et ça m'évite de balancer mon excuse bidon :

— Apparemment, mon téléphone a une meilleure vie sociale que moi.

Je le regarde les yeux pleins d'amour et de gratitude infinie ! Mon Cupidon géant au sourire d'ange me prend par la taille et m'embrasse. À ce moment-là, je pense que je l'aurais suivi n'importe où.

Dimanche c'est Show !

Le journaliste — Quelle est ta sonnerie de téléphone ?

L'auteure — Des chants de rossignol… à défaut de dauphins !

Le journaliste — Tes parents s'inquiètent toujours ?

L'auteure — Oui, mais j'ai arrêté de le prendre personnellement depuis longtemps. C'est leur façon d'aimer, d'entretenir le lien, ils contrôlent que tout va bien. Ils ont peur, je dédramatise, ça les rassure, on en rigole, c'est un jeu.

Et parfois, je coupe le téléphone. Silence. Paix. Liberté.

5 minutes… après je rallume. On ne sait jamais : si je ne réponds pas, ils vont envoyer ma sœur en opération commando pour vérifier que je respire. Je ne veux pas me fâcher avec elle. Elle a sa tête de règles quand on la réveille, je préfère éviter ! Elle est toujours de bonne humeur, sinon.

Chapitre 7 du roman Le Hamac et les Colibris : Helena Solemare, sœur de Coraline, réveillée en pleine nuit — lampe frontale allumée sur le front, radio à l'épaule, le regard noir et les sourcils froncés.

Le Viking — Donc si tu ne donnes pas de nouvelles, c'est que tu es morte ?

L'auteure — Oui, de rire ! … Sauf si la Hache s'en charge.

Le Viking — Pas devant témoins.

L'auteure (au public) — Merci au public de m'éviter d'être enterrée vivante, et de manger des pissenlits par la racine. Je ne serais rien sans vous.

Le public applaudit.

Le journaliste — L'audience est formidable. Merci à tous. Êtes-vous prêts à continuer le voyage ensemble ?

Thèmes de ce chapitre

Mes parents m'appellent tous les jours · couper son téléphone en cours · être traitée comme une enfant à 50 ans · rire de ses parents sans les trahir · quand quelqu'un prend ta défense